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Interview: “si Blaise Compaoré me demande de le défendre, je vais le défendre en tant qu’avocat”, Me Halidou Ouédraogo

Burkina Reconciliation Me Halidou Ouédraogo
Me Halidou Ouédraogo, ancien Président du mouvement burkinabè des droits de l'homme et des peuples(MBDHP)

Me Halidou Ouédraogo est l’un des burkinabè qui a suivi une grande partie de l’histoire de la Haute Volta au Burkina Faso. Acteur parfois et souvent victime, il se rappelle des périodes difficiles de luttes politiques et syndicales sous les régimes militaires et civils. De Magistrat à Avocat, Maître Halidou Ouédraogo, a combattu sans relâche l’impunité et la violation des droits humains. Il dirige le Mouvement Burkinabè des Droits de l’Homme et des Peuples(MBDHP) de 1989 à 2007. Il s’illustre surtout après l’assassinat de Norbert Zongo en décembre 1998 avec la lutte pour la vérité sur le crime de Sapouy. Dans cette période de réconciliation sur toutes les lèvres, Me Halidou Ouédraogo a accepté de partager avec Libreinfo.net, sa vision de la réconciliation nationale, les procès en instance, les sujets politiques, etc. Lisez!

Propos recueillis par Siebou Kansié

Libreinfo.net (Li) : Comment se porte aujourd’hui Me Halidou Ouédraogo ?

Me Halidou Ouédraogo (H.O.) : Dieu merci ! Ça va.

Libre info (Li) : Le Burkina Faso vient de sortir des élections présidentielle et législatives, comment appréciez-vous la configuration du paysage politique ?

Me Halidou Ouédraogo : Vous savez que les élections couplées présidentielle et législatives ont été organisées ici en 2015. Au bout du quinquennat, il fallait renouveler la classe politique et les institutions. Les élections du 22 novembre à mon avis, apparaissent comme un phénomène qui consolide les efforts démocratiques amorcés en 2015 après l’insurrection et sont de nature à consolider notre démocratie.

Vous vous rappelez qu’à quelques huit mois des élections, aucun parti politique, à part peut-être le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), ne voulait entendre parler d’élections. Les raisons avancées par la classe politique étaient l’insécurité, le coût des élections, et le problème sanitaire engendré par la COVID 19. Bref, qu’il n’y avait pas lieu d’organiser les élections. Il fallait plutôt juguler la crise sanitaire, donner à manger aux déplacés internes avant de penser à des élections.

Nous étions de ceux qui disaient qu’il fallait coûte que coûte tenir ces élections couplées, présidentielle et législatives en 2020. Pourquoi ? Parce que nous avons dit que mieux valait organiser ces élections, renouveler nos institutions. A notre avis, l’organisation des élections pouvait résoudre toutes ces questions ou serait un début pour les résoudre.

Je pense que nous avons eu raison en prêchant l’organisation du scrutin. Je pense que notre pays n’a pas à baisser la tête dans la sous-région. Nous n’avons pas connu des moments difficiles en ce qui concerne ces élections. Je pense qu’il y a des chances pour consolider la démocratie naissante au Burkina Faso. Il y a aussi des chances pour ouvrir la voie à un véritable développement.

Libreinfo.net: Comment appréhendez-vous, la question de la réconciliation nationale au Burkina Faso ?

H.O : Je voulais avant tout, dire que ce n’est pas la première fois qu’on parle de la réconciliation nationale. Vous vous rappelez qu’en 1990, il en a été question. Il y a eu même des assises qui ont été levées parce que le chef de l’État à l’époque, le président Blaise Compaoré, n’a pas voulu qu’on diffuse ces assises. Cette fois-ci, après ce que nous vivons, je pense qu’il faut aller à cette réconciliation nationale. C’est une chance. Il faut aller à cette réconciliation nationale pour continuer à échanger, à discuter, à régler les questions majeures comme la question de la gouvernance, la question de la justice et les questions concernant les institutions de façon générale.

Les institutions ont généré un ministère d’État chargé de la réconciliation. Nous avons les justiciables qui sont prêts. Nous avons eu le Haut Conseil pour la réconciliation et l’unité nationale (HCRUN), qui a travaillé pendant quatre ans à traiter les questions de droits, de violences et les questions de nature à troubler la quiétude des sociétés. Nous avons les citoyens, c’est-à-dire, les populations, nous avons la justice.

Nous constatons qu’effectivement le ministre d’État chargé de la réconciliation nationale s’est mis au travail. Il faut aller très vite et éclairer les gens, tenir ces assises, ouvrir un débat sur le règlement des questions posées pour qu’on puisse aller de l’avant. C’est pourquoi je dis, qu’il faut aller à cette réconciliation. Personnellement, ancien magistrat, et en tant qu’avocat, j’ai une idée sur cette question. Elle n’est pas difficile à résoudre, il suffit de prendre le bon chemin.

Libreinfo.net : Quel est le schéma idéal selon vous, pour aller à cette réconciliation ?

H.O : Le schéma est personnel. Je pense que la personne principale qui a été désignée, doit proposer un schéma. Le schéma est simple. Nous avons dans un premier temps la matière. La matière c’est quoi ? C’est tout le travail du HCRUN qui, pendant quatre ans, a réuni des éléments pour étudier des dossiers litigieux. C’est un travail préalable, une espèce d’instruction préliminaire qui a balayé le terrain et qui a posé le problème principal qu’il faut résoudre. À côté de cette matière, il y a les institutions, les acteurs intéressés qui ont fait valoir leurs préoccupations, les ont introduites au niveau du HCRUN. Cela a été étudié, il faudra compléter cet aspect.

Notre pays a traversé près de 14 coups d’État militaires. 14 coups d’États militaires qui l’ont placé dans une atmosphère d’exception qui a connu au moins 5 régimes de droit civil. Il suffira de compléter le travail du HCRUN en examinant toute la période depuis 1960 jusqu’aujourd’hui et voir quelles sont les régimes qui ont porté atteinte aux droits humains, qui ont posé des problèmes qui méritent d’être examinés au cours de ces assises. Prenons d’abord au niveau des États de droits. Au niveau du régime de Maurice Yaméogo, du général Sangoulé Lamizana, de Blaise Compaoré parce qu’il y a eu une partie civile et une partie militaire. Quels sont les gros problèmes qui ont été posés et qui méritent d’être résolus ? Ces problèmes recensés vont venir s’ajouter au panier des dossiers du HCRUN. Voilà ce qui s’est passé sous les régimes d’exception, voilà ce qui s’est passé sous les régimes d’État de droit.

En regardant très bien les régimes d’État de droit, il n’y a pas eu grand-chose. Le régime de Maurice Yaméogo, n’a pas causé des morts. Ce sont des problèmes de gouvernance qui l’a emporté le 3 janvier 1966.

Sous le régime de Lamizana, il n’y a pas eu de grandes violations des droits humains. C’est un régime bonace. Je pense qu’il n’y pas eu de mort d’hommes sous Lamizana. Avec Saye Zerbo, on peut rappeler que le jour même de sa prise de pouvoir, il y a eu un mort, le Dr Rasmané.

Les problèmes ont commencé avec les régimes du Conseil de salut du peuple (CSP) 1, du CSP 2, du Conseil national de la révolution (CNR), et surtout du front populaire. Il faudra recenser tout ce qui s’est passé sur le plan institutionnel, sur le plan social et sur le plan économique. Voilà un peu le travail qu’il faut faire de façon préliminaire.

Il y a des dossiers qui sont introduits au niveau des tribunaux classiques, la justice classique. Il y a aussi des dossiers qui peuvent être traités sous forme de justice transitionnelle. Tout ce travail préliminaire, peut être fait en moins d’un mois. Je dis, c’est très facile à faire parce qu’il y a les dossiers du HCRUN, 5000 et quelques dossiers. Moins de 200 dossiers de crimes économiques et de sang, ajoutés aux différents éléments qu’on va recenser sous les différents régimes.

Sous Maurice Yaméogo et Lamizana, il n’y a pas grand-chose, sous Saye Zerbo, pas grand-chose sauf les problèmes sociaux. Tout a commencé sous Jean Baptiste Ouédraogo, Thomas Sankara et Blaise Compaoré ; c’est l’actualité jusqu’à l’insurrection. Voilà le problème. Mais je pense que tous ces problèmes ont été discutés au niveau du HCRUN.

Une fois qu’on a cette matière, il faut voir comment on va les traiter. Il y a des dossiers qui iront forcément au niveau de la justice : les dossiers de crimes de sang et de crimes économiques, ceux-là, iront forcément devant la justice classique. Les autres dossiers de fonciers, la question de différends entre les couples pourront être soumis à la justice transitionnelle.

Comment on peut organiser cela ? Notre pays a trois cours d’appel : Ouagadougou, Bobo-Dioulasso et Fada N’gourma. Ce sont ces tribunaux qui vont examiner les dossiers de crimes économiques et de sang parce qu’ils sont outillés pour le faire. Il y a d’abord un premier niveau devant lequel on peut examiner ces dossiers et en cas d’appel, il y a un deuxième niveau.

Les réformes judiciaires ont été faites dans ce sens. Il suffit qu’on désigne au niveau de chaque cours d’appel, ceux qui vont connaître ces dossiers. La précaution à prendre, c’est de trouver des magistrats ouverts, capables, sérieux, impartiaux pour feuilleter ces dossiers, pour donner aux justiciables l’assurance et la quiétude pour que leurs cas soient bien traités.

Un monsieur comme le président Blaise Compaoré ne peut pas dire qu’il veut revenir sans qu’il ait une justice transparente.

Il faudra constituer un comité d’organisation de ces procès en réunissant le président de la Cours de cassation, le président du Conseil d’État, le président de la Cour des comptes et aussi le ministre de la Justice. Le président de la Cour de cassation est en même temps le président du Conseil supérieur de la magistrature. Cette équipe va sélectionner les magistrats, au niveau de chaque Cour d’appel, qui vont connaître les dossiers de crimes économiques et de sang. Si nous sommes d’accord avec ça, il ne faudra pas plus de 20 magistrats pour le faire. Un magistrat de Ouagadougou peut être affecté à Fada sous le contrôle du responsable de la Cour, un magistrat de Fada peut être affecté à Bobo Dioulasso. À côté de ces tribunaux, il ya des jurés. On peut suggérer de choisir les jurés au niveau des forces vives de notre pays. Il y a les syndicats, il y a les autorités religieuses et coutumières.

Il faut qu’on puisse trouver un représentant de la chefferie coutumière averti, un représentant de la communauté musulmane averti, un représentant de la communauté protestante averti, un représentant de l’église catholique averti. Ce sont eux qui vont participer comme des justiciables. Ça corrige la justice classique toute faite.

Donc, il y a trois cours d’appel qui vont juger les dossiers de crimes économiques, de crimes de sang et il y 25 Tribunaux de grande instance qui peuvent à leur niveau connaître les dossiers fonciers et autres avec la même composition que j’ai indiquée plus haut. Si on donne les 200 crimes de sang aux 3 juridictions, chaque juridiction aura une quinzaine de dossiers. Il restera les 4000 dossiers et il y a un travail préliminaire.

Il y a des dossiers qui sont déjà engagés dans le jugement, il y a le dossier Norbert Zongo, le dossier Thomas Sankara, etc. Le jugement de ces dossiers doit être achevé à la fin du forum et ajouter aux décisions des résultats du forum. On remet le tout au ministre d’État qui les recense et qui les annonce.

Libreinfo.net: Justement quel délai faut-il pour juger tous ces dossiers ?

H.O : Il ne faut pas un mois pour connaître ces dossiers. Cette opération durera un mois que ce soit à Fada, Ouagadougou, Bobo-Dioulasso.

Libreinfo.net : Quel sera le format du forum que vous évoquez ?

H.O : Le forum doit comprendre toute notre société, précisément comprendre le modèle de la Commission constitutionnelle. Le ministre d’État peut s’inspirer de ce modèle et demander à chaque syndicat ou groupe de syndicats, aux chefferies coutumières, aux intellectuels d’envoyer un ou deux représentants. Il suffit de prendre le modèle de la Commission constitutionnelle pour réunir les forces vives qui vont composer le forum. On peut y ajouter d’autres personnalités. C’est la base même du forum.

Le forum doit durer un ou deux jours, pas plus. Une fois que le forum est convoqué, il sera présidé par le chef de l’État qui aura à ces côtés, le ministre d’État chargé de la réconciliation et le Mogho Naaba qui représentera toute la chefferie coutumière. On peut ajouter le cardinal, un pasteur, un musulman. Ce sont eux qui vont composer le bureau, le directoire du forum pour l’ouverture.

Il faut qu’il ait aussi une représentation féminine parce que 51% de notre population est composé de femmes. Ce sont eux qui vont diriger le forum. Quand tout sera terminé, le travail est remis au ministre d’État qui en fait la synthèse et qui donne aux gens pour que ça soit adopté.

Une fois adopté, on remet le tout au chef de l’État qui fait son discours à la Nation. En gros, c’est ainsi que je vois cela et c’est possible. On peut le faire en deux mois. Il ne faut plus s’attarder parce que bientôt, c’est la saison des pluies. Je dis un mois mais, on peut prendre deux mois pour faire tout cela.

Au niveau des crimes de sang, j’ai oublié d’ajouter à l’équipe judiciaire, le bâtonnier de l’ordre des avocats qui va aussi trier les avocats pour assister au jugement. Et bien sûr l’État va se charger de rémunérer ces avocats. Mais de grâce, il ne faut pas traîner avec un dossier comme celui de Gilbert Diendéré. On ne peut pas perdre deux ans avec ce dossier. Le président Halidou Ouédraogo à l’époque, a jugé le président Lamizana en 7 jours. Tout un président en 7 jours. Donc, faites un effort. Nous voulons les résultats au bout d’un mois. Vous avez quinze dossiers à Fada, 15 dossiers à Bobo, 15 dossiers à Ouaga, et on veut les résultats au bout d’un mois.

Li : Est-ce que vous vous êtes déjà prononcé publiquement sur votre adhésion à la justice transitionnelle ?

A.O. : Je me suis exprimé publiquement. J’ai fait des séminaires dessus. J’ai assisté à des phénomènes de ralliements, je connais ce mécanisme.

Libreinfo.net : Comment gérer la question des dédommagements après le procès ?

H.O : On va connaître cela devant les juridictions transitionnelles ou classiques. Il y a un aspect dans un jugement : la punition et la réparation. Ceux qui auraient été brimés et auraient eu raison, méritent des réparations. Vous avez brûlé ma maison, vous me donnez une indemnité pour que je sache quoi faire. On a caché le caveau de mon enfant, il faut me montrer le lieu pourque je puisse le réhabiliter dans la dignité. Tu as détourné de l’argent, tu le remets. On doit inclure également dans les réparations les récompenses : les rues qu’on donne aux dignitaires, les décorations qu’on donne aux travailleurs méritants, etc. Si c’est l’argent que des gens veulent, on peut le leur donner. Je crois que le gouvernement actuel a pris un texte pour encadrer les réparations. Il suffit d’y apporter quelques corrections.

Libreinfo.net : Peut-on faire la réconciliation aujourd’hui sans les exilés politiques notamment ceux des 30 et 31 octobre?

H.O :S’ils veulent la justice, s’ils veulent être réhabilités, ils rentrent.  Mais ils seront soumis au schéma que j’ai proposé, donné par les représentants de toutes les forces vives de notre pays. Il ne faut pas se lever sans savoir quel schéma on va adopter. Ça doit être un schéma précis. J’ai réussi à écrire la constitution dans ce contexte.

On va créer des conditions, on ne va pas forcer ou arrêter quelqu’un. Blaise Compaoré s’il doit venir, on aménage les conditions pour qu’il vienne. S’il veut venir, ça peut apporter un plus. C’est ainsi que j’ai jugé le président Lamizana. Lamizana, c’est un chef d’Etat ; Blaise Compaoré c’est un chef d’État, il faut faire comme cela.

La peine de mort n’existe plus au Burkina Faso. C’est un plus. Mais on peut vous condamner à vie, on peut vous condamner à 10 ou 20 ans. Le chef de l’Etat Roch Kaboré peut voir comment il peut vous gracier. Il faut faire passer les choses comme cela. Moi, si Blaise Compaoré me demande de le défendre, je vais le défendre en tant qu’avocat.

Libreinfo.net: Mais quelle chance de succès pourrait avoir la réconciliation prônée actuellement quand on sait que la journée nationale du pardon à l’époque menée au grand tambour a été un flot ?

H.O : Je vous ai dit pourquoi en 90, ça n’avait pas réussi. La différence, est que tous ces procès seront diffusés par la presse parlée, télévisée, écrite, etc. Tout le peuple sera au courant et celui qui veut poser une question, viendra poser la question. Ça sera un jugement public. Il n’y aura pas de huis clos. Si Blaise Compaoré veut nous dire pourquoi il n’a pas participé à l’assassinat de Thomas Sankara, il prend la parole, il le dit et la population juge. Moi, j’ai été le conseiller juridique de la présidence en son temps. Je sais que j’ai étudié 57 dossiers de demande de pardon, de blanchiment, de remise de biens et le président Blaise Compaoré a honoré tout cela.

Li : À vous entendre, c’est comme si le problème fondamental des Burkinabè aujourd’hui, est tout simplement celui de la justice ?

H.O : Si ce n’est pas la justice, c’est quoi d’autre ? Tu as retiré ma femme, j’ai voulu la retirer tu m’as tué. C’est quel problème ? N’est-ce pas un problème de justice ? Tu as détourné l’argent pour bitumer les routes de Ouahigouya, de Bobo ou de Fada. C’est quoi ? C’est un problème de justice. Ce n’est rien d’autres.

Li : Votre parcours personnel a aussi été jalonné de turpitudes ? Comment vous comptez aujourd’hui pardonner vos bourreaux ?

H.O :  Il faut qu’on me rende justice parce que ma question est claire. J’ai saisi toutes les juridictions du Burkina Faso. Le Tribunal de grande instance de Ouagadougou, la Cour suprême jusqu’à la Haute cour de justice. Je n’ai pas eu raison. J’ai saisi la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples qui a traité mon dossier pendant 20 ans. Je l’ai saisi à Banjul, en Gambie. La décision a été donnée à Kigali. Et c’est une décision de justice. Pour moi, c’est clair ! Je demande qu’on applique la décision de justice de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.

Cette décision dit qu’il faut que le gouvernement du Burkina me dédommage en nature. J’ai posé mes prétentions. J’ai saisi le HCRUN, je pense que le HCRUN va reverser le dossier au ministère d’État pour l’examiner. J’ai formulé des requêtes. Ils n’ont qu’à examiner avec moi pour trouver un accord. Je pense que je me suis donné pour le peuple burkinabè en défendant les droits humains. C’est pourquoi j’ai été humilié, maltraité. Le Colonel Djibril Bassolé à l’époque m’a extirpé de ma maison, aller me raser la tête. Tout cela a été jugé, il suffit qu’on applique la décision et c’est tout.

Li : Pensez-vous aujourd’hui qu’une négociation avec les groupes armés terroristes soit une chose nécessaire ?

H.O : Mais ça se fait ! On a libéré une vingtaine non ? Ils n’ont pas été jugés. Il y a plusieurs formes de négociation. Si vous voulez négocier, ça dépend de la forme de négociation mais tout fini par des négociations. Il faut que les terroristes soient humains, qu’ils respectent les institutions. Il faut que nous aussi, on ait confiance. Il faut que les uns et les autres se fassent confiance.

Li : Est-ce que vous pensez que l’organisation d’un référendum pour l’adoption de la constitution soit possible ?

H.O : J’ai travaillé pour cela. C’est le peuple qui a décidé effectivement de l’écriture d’une constitution. Le chef de l’État a pris ses responsabilités, il a installé une commission qui est composé de tout le peuple, qui a avisé, qui a travaillé et qui a posé un dossier. S’il est adopté comme j’ai parlé au niveau des élections de 2020, ce sera une consolidation de notre démocratie. C’est possible, soit par couplage, soit un référendum solitaire. C’est l’élection la plus facile à organiser.

Li : Vous étiez engagé dans l’observation domestique des élections à travers la CODEL. Que pensez-vous du report des élections municipales ?

H.O : L’État est fait pour être gouverné avec tout son ensemble de conditions d’existence, d’obligations et de devoirs. Nous avons désigné l’exécutif. Nous avons désigné le parlement. Nous avons désigné la justice. Cela est bon. Les élections municipales, ce sont des élections de proximité. Ça intéresse beaucoup plus, ça rapproche beaucoup plus le citoyen de l’institution. Au vu de tout ce que nous avons vécu, vous avez constaté qu’en 2015, l’élection des conseillers municipaux n’a pas posé de problème mais pour l’élection des maires il y a eu des morts d’hommes. Si l’État donne des indications pour améliorer ces genres de scrutin et si ces conditions sont discutées au niveau du dialogue politique dans sa forme actuelle, ou dans une forme élargie, c’est une bonne chose. Si c’est accepté, pourquoi pas. C’est un an, c’est bon.

Li : Le gouvernement a parlé du redécoupage du territoire national. Est-ce que c’est important à votre avis ?

H.O : Le redécoupage territorial est très important. Il faut que ça relève d’un problème consensuel. Il faut soumettre la question à la population d’une manière ou d’une autre ou à ses représentants ; il faut intéresser les citoyens des zones concernées. Il ne faut pas que ce soit politique. Si c’est pour redécouper pour mieux nous regrouper, il n’y a pas de problème.

Si vous voyez une région comme l’Est, elle est très vaste. Elle représente 17% de notre territoire. On peut la redimensionner à l’interne et voir comment on peut améliorer les chances de développement, de sécurité, de réalisation du bonheur du peuple de ces régions. C’est une très bonne chose. L’essentiel, est que tout le monde soit concerné, que ça ne soit pas imposé.

Li : En tant qu’avocat, comment vous appréciez le fonctionnement de la justice burkinabè aujourd’hui ?

H.O : Nous avons une bonne justice, la meilleure de toute la sous-région. Nous avons des hommes et des femmes qui animent une institution indépendante. Il faudra se donner les moyens et faire tout pour les encourager pour qu’ils restent sur le droit chemin. Je dis que nous avons la meilleure justice pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas un Conseil supérieur de la magistrature qui ne soit pas présidé par le chef de l’État dudit État. Au Burkina Faso, le président du Conseil supérieur de la magistrature, c’est le Président de la Cours de cassation qui est un magistrat de notre pays.

Donc le chef de l’État ne participe pas au Conseil supérieur de la justice. Le ministre de la Justice ne participe pas au Conseil supérieur de la magistrature comme vice-président. C’est un degré, une marque d’indépendance du pouvoir judiciaire. Maintenant, le traitement des dossiers connaît des sorts variés. Le justiciable est très difficile, c’est même l’ennemi du magistrat ou de l’avocat. S’il n’a pas raison, comment vous voulez qu’il soit content.

La justice c’est comme cela. Il faut donner raison à une partie contre une autre partie. Il faut le faire de façon à ce que la décision soit acceptée. Moi, en tant qu’ancien magistrat, je vois la liberté donnée aux magistrats de connaître le dossier et comment ils travaillent. Ce n’est pas facile mais le travail se fait.

Li : Mais est-ce que toute cette liberté est pleinement exercée par les acteurs de la justice au regard de certaines plaintes des citoyens ?

H.O : L’organisation judiciaire a une histoire. Au départ des colons en 1960, ce sont les greffiers des tribunaux qui ont été nommés magistrats. Aucun des magistrats à cette époque, n’avait suivi des cours élevés de magistrature. C’est une maison qui s’est construite. Moi, je suis arrivé à la magistrature en 1974. Mon premier poste de magistrature, c’était à Gaoua, dans la région du Sud-Ouest. J’ai dirigé un tribunal plus grand et plus important que la Belgique en tant que superviseur mais j’ai réussi à tenir mon rôle. Je n’étais pas exceptionnelle. Aujourd’hui encore, les magistrats qui sont au niveau des juridictions font ce travail. Il faut aller vers les gens pour les comprendre. Il faut traiter les dossiers comme il le faut. Je pense que les reformes qui ont été opérées notamment la tenue de la journée judiciaire, il y a de cela deux ans, a montré que nous pouvons beaucoup attendre de la justice. Il faut que les magistrats s’y impliquent, s’y adonnent et fassent leur travail parce que les plaintes, il en aura toujours.

Li : La corruption reste aujourd’hui préoccupante. Que faut-il faire pour arriver à réduire ce phénomène ?

H.O : Nous avons un rapporteur général en la personne de Luc Marius Ibriga qui fait un travail excellent. Nous avons au niveau de la société civile, le REN-LAC (Réseau National de Lutte Anti-Corruption). Il y a d’autres institutions qui s’occupent de cela. Personnellement, j’ai travaillé à l’installation du REN-LAC dans les années 1990. Dès l’époque, j’avais conscience que la corruption était un problème. Il faut en prendre conscience, faire confiance aux citoyens, éduquer la population, les hommes d’affaires pour leur montrer que la corruption n’aide pas au développement, elle n’aide pas aux affaires. Quand les choses sont claires, on a beaucoup de chances de mieux réussir. Je pense qu’il ne faut pas s’arrêter à cela, parce que c’est un combat très difficile. Pour que le phénomène s’établisse, il faut deux personnes : le corrompu et le corrupteur. Pour distinguer ces deux, ce n’est pas facile et pour avoir leur version, ce n’est pas facile non plus. C’est une question très délicate qu’on peut résoudre à la longue.

Li : Que pensez-vous de la démission de Bassolma Bazié de la Fonction publique ?

H.O : Il a utilisé ses droits. Posez la question à quelqu’un qui a démissionné. J’ai démissionné de ma fonction de magistrat en 2004. Les conditions étaient telles que j’ai été obligé de démissionner. J’avais été licencié deux fois ; j’avais été poursuivi et tout temps j’avais été arrêté, pourchassé. Pourtant, je ne faisais que défendre les droits humains. Le ministre de la justice a demandé ma démission si je ne revenais pas reprendre ma place au niveau de la justice alors que j’avais eu une décision de disponibilité. J’ai préféré démissionner. Vous êtes magistrat pendant 30 ans et vous démissionnez pour devenir avocat, ça fait très mal. Donc je comprends Bassolma Bazié.

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