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Augmentation prix du carburant : Attention à la flambée des prix des autres produits dans des proportions plus élevées (Pr. Taladidia Thiombiano)

L’augmentation du prix du super 91 et du gasoil de 75 FCFA en vigueur depuis le vendredi 9 novembre 2018 au Burkina Faso, a été décidée au conseil des ministres du jeudi 8 novembre 2018. Une hausse dont les raisons sont liées à l’évolution des coûts sur le marché international, selon le gouvernement. Pour rappel, les subventions de l’Etat au niveau des hydrocarbures concernent le gaz butane et les prix du super et du gasoil à la pompe, les prix du DDO utilisé dans les boulangeries et les prix des combustibles SONABEL. Des subventions qui coûtent actuellement à l’Etat burkinabé, une somme de 14 milliards de francs CFA, liée aux fluctuations du marché international. Depuis 2017 jusqu’à nos jours, l’Etat cumule une dette vis-à-vis de la SONABHY de plus de 240 milliards de francs CFA, du fait des subventions. Le montant de la subvention pour le maintien des prix à la pompe en deçà du prix réel, est élevé pour l’Etat de sorte qu’il n’arrive pas à les payer. Donc, cette mesure de l’augmentation des prix des hydrocarbures à la pompe, participe alors à l’épurement de la dette vis-à-vis de la SONABHY afin qu’elle continue à approvisionner le pays en hydrocarbures. Malgré ces explications qui accompagnent cette mesure interventionniste de l’Etat, elle ne semble pas être du goût de tout le monde. Certaines voix se sont déjà levées contre cette décision, considérée selon elles, comme une provocation compte tenu de la vie chère et de la misère des populations. Pendant ce temps, d’autres saluent la mesure, laquelle permettra au gouvernement de supporter le manque à gagner, pour que les Burkinabé aient permanemment le carburant. Pour appréhender la question, nous avons rencontré ce samedi 10 novembre 2018, le professeur Taladidia Thiombiano, Universitaire économiste à la retraite et directeur général de l’Institut de Formation et de Recherche en Economie Appliquée THIOMBIANO ; et par ailleurs ex- directeur du Centre d’Etudes, de Documentation et de Recherches Economiques et Sociales (CEDRES).

Libreinfo : Pr., êtes-vous surpris de l’augmentation des prix des hydrocarbures de 75 FCFA à la Pompe ?

Pr. Thiombiano : Cela m’a effectivement surpris. C’est vrai que depuis un certain temps, il y a eu une reprise du cours du baril du pétrole au niveau international suite aux concertations des différents pays qui constituent l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs du Pétrole). C’est certainement compte tenu de cela, que l’Etat a fait un report de ces prix au niveau national. Mais je pense qu’avant effectivement de répercuter les prix, il faut voir aussi qu’elles sont les conséquences d’une telle augmentation. Vous disiez tout à l’heure que c’est de 75F aussi bien sur le super que sur le gasoil.

Cela correspond à un taux d’augmentation de 12.46% pour le super et de 14.25% pour ce qui est du gasoil. Ça pose effectivement un certain nombre de problèmes, de conséquences. Les conséquences sont de quel ordre ? Il peut avoir de prime à bord, des réactions en chaîne quant à l’augmentation des prix des différents produits. Parce que le carburant constitue une source énergétique qui est utilisée dans tous les secteurs, directement ou indirectement. Donc, si vous augmentez les prix de 12 à 14%, il va s’en dire que tout agent économique rationnel notamment les agriculteurs, les vendeurs, vont répercuter ces prix-là sur les biens qu’ils produisent et qu’ils vendent. Il y aura donc une réaction en chaîne des prix.

Ce qui peut conduire à l’inflation surtout compte tenu de l’incapacité actuelle de l’Etat à maîtriser les différents secteurs de l’économie du Burkina. Compte tenu du fait qu’on n’a pas un Etat assez fort pour empêcher ces répercutions exagérées, on constatera tout simplement qu’il y aura une flambée des prix.

Au regard du coût du baril à l’international, pensez-vous que le gouvernement pouvait faire autrement ?

Pr. Thiombiano : Nous ne sommes pas pays producteur, il est évident que lorsqu’il y a des augmentations au plan international auprès de vos fournisseurs, vous soyez plus ou moins obligés de répercuter le différentiel sur le consommateur.

Mais quelquefois, certains pays essaient de voir qu’elles sont les voies et moyens pour atténuer cette augmentation en cherchant sur d’autres secteurs si on peut répercuter ces prix-là, de manière à éviter une réaction en chaîne liée à la hausse des prix.  Il est évident que l’augmentation du prix du pétrole ou du gasoil d’une manière générale, ne soit pas la même chose que celle du prix du fonio, des oranges, des arachides, etc.  Car Les hydrocarbures sont des produits stratégiques qui sont utilisées dans tous les secteurs directement ou indirectement.

Quels autres impacts cette hausse des prix pourrait avoir sur les autres secteurs de l’économie Burkinabé ?

Pr. Thiombiano : Comme je le disais, les conséquences c’est tout simplement une augmentation des prix au niveau des différents secteurs. Je prends un secteur qui est déjà sensible où il y a eu plusieurs fois des grèves : le secteur des transports. Que ce soit le transport des marchandises ou des personnes, ce secteur à recours aux hydrocarbures. Par conséquent l’augmentation de 75F peut entrainer la répercussion du prix au kilomètre au niveau des transporteurs.

Et l’Etat n’a pas les moyens de bloquer cette répercutions parce que les transporteurs ont les arguments pour dire non, nous ne faisons que répercuter les prix que vous-même avez eu à émettre. Indirectement, il y a les autres secteurs que ce soit au niveau de l’alimentation ou des services, il y aura des conséquences.

Prenons l’exemple de quelqu’un qui a une petite boutique et qui sait que chaque matin, il doit faire 7 km à mobylette pour venir vendre ses produits ; et comme il y a eu une augmentation de 75 f sur le litre de carburant, si le monsieur consomme 20 litres de carburant tous les 10 jours, ça lui fait 1500 F de plus. Il faut qu’il répercute cela sur les prix de ses produits. Parce qu’il est un producteur rationnel et il faut qu’il sauvegarde ses marges bénéficiaires. Vous voyez donc qu’il n’y a pas un secteur qui ne sera pas toucher.

Les gens diront mais le vendeur des fruits, qu’est-ce qu’il à avoir avec la hausse des prix des hydrocarbures à la pompe ? Mais il a quelque chose à voir !  Même s’il n’utilise pas directement le carburant dans sa banane, ses oranges, il y a le transport. Le producteur des fruits qui fait de l’irrigation et utilise du carburant pour  sa motopompe, répercutera le manque à gagner sur ses produits.  Et le consommateur verra qu’il y a une hausse sur les prix des fruits.

Il faut de ce fait, avoir une vision large qui permet de voir les conséquences d’une telle augmentation des prix d’un produit stratégique comme les hydrocarbures. Même si le gouvernement n’a pas le choix, je dis souvent qu’on peut voir quels sont les autres secteurs qui sont moins sensibles quant à l’augmentation du prix.

Un dernier point concerne la compétitivité.  Vous savez déjà que le Burkina n’est pas compétitif non seulement à l’intérieur du pays avec les produits qui sont importés mais également à l’extérieur compte tenu  de certains coûts de production en particulier le carburant, le transport et l’électricité. Le Burkina est enclavé, et avec cette dernière augmentation du prix du carburant, il y aura encore une nouvelle répercussion sur les coûts de production et par conséquent, diminuera une fois de plus la compétitivité du pays par rapport aux autres pays de l’UEMOA, de la CEDEAO et d’une manière générale, sa compétitivité au plan International.

J’en venais. En tant qu’économiste, sur quels leviers le gouvernement devait jouer pour supporter le manque à gagner ?

Pr. Thiombiano : je n’ai pas vraiment réfléchi sur  les différents leviers, mais je pense qu’il y a un certain nombre de secteurs ou certainement l’Etat n’arrive pas à recouvrer  les frais qu’il devait recouvrer. Probablement, il me semble qu’il y a déjà un effort au niveau des douanes, pour pouvoir récupérer le maximum  d’argent.

Mais est-ce que c’est suffisant ? Il y a un certain nombre de grosses entreprises qui signent des conventions avec l’Etat. Non seulement ces entreprises n’honorent pas leurs engagements du point de vue de la fiscalité mais bénéficient pendant longtemps des exonérations fiscales.  Cela constitue des manques à gagner. Sans avoir fait une étude en tant que telle, je pense qu’il y a toujours des solutions alternatives.

Suite à cette mesure, la coalition nationale de lutte contre la vie chère, la corruption, la fraude, l’impunité et pour les libertés, à travers son premier vice-président M. Chrisogone Zougmoré, a fait une déclaration pour marquer son indignation  et appeler la population à rester en état de veille pour tout mot d’ordre à venir. Une déclaration accueillie différemment par l’opinion publique. Pr., comment appréciez-vous cette déclaration : évidente, salutaire comme le pensent certains ou trop tôt, donc creuse comme l’estiment d’autres ?

 Pr. Thiombiano : C’est normal  pour une structure qui défend les intérêts de ses membres, que lorsqu’elle constate à travers la mesure gouvernementale, que ça jouera sur le pouvoir d’achat de ses membres, c’est logique que le premier responsable réagisse. Même si le prix se limitait exclusivement aux hydrocarbures, il y aura une baisse du pouvoir d’achat des salariés, des consommateurs de façon générale.

Or, comme je l’ai dit, à partir du moment où le carburant est un produit stratégique, il y aurait des incidences en chaîne sur l’ensemble des produits, des biens et services. On peut donc anticiper sur ce point et comprendre la réaction de M. Zougmoré, surtout qu’à heure actuelle, l’Etat compte tenu de la corruption qu’il y a, et de son incapacité à pouvoir prendre des mesures énergiques pour freiner les éventuelles hausses de prix au niveau des différents opérateurs économiques, il est évident que ces répercutions très vite vont se faire.

Déjà l’économie va mal. Même s’il est dit que  le taux de croissance aujourd’hui est de 6 ou de 7%, il est de plus ou moins fictif ; puis qu’il ne profite pas à l’ensemble de la société et surtout les catégories les plus faibles. La croissance est essentiellement entraînée par le secteur minier, qui est un secteur extraverti.

Le nombre des gens qui y travaille est relativement faible, par conséquent ne peut pas vraiment faire tâche d’huile pour faire en sorte que  la majorité de la population bénéficie des fruits de cette croissance. Il faut donc que l’Etat prenne des mesures énergiques pour éviter qu’il ait des réactions en chaîne évoquées plus haut, c’est-à-dire, faire en sorte qu’il n’y ait pas une flambée des prix dans tous les secteurs, dans des proportions plus élevées que l’augmentation du prix du carburant à la pompe.

C’est vrai que cela a un effet cumulatif mais pour éviter des revendications dans tous les secteurs, des revendications salariales, etc., il faut nécessairement  que l’Etat contienne l’augmentation des prix. Pour ce fait, l’Etat doit organiser des opérations de contrôles sur le terrain avec des contrôleurs incorruptibles.

Siébou Kansié

ksiebou@gmail.com

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