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Mali: « Le retrait de Barkhane n’est pas un recul devant l’extension de l’influence russe en Afrique», Ambassade de France au Burkina Faso

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Barkhane

Après le retrait annoncé de la force Barkhane au Mali et la force européenne Takuba par le président français Emmanuel Macron, l’Ambassade de France au Burkina Faso fait une synthèse des opérations menées durant plusieurs années. La rédaction de Libreinfo.net a reçu une copie de cette synthèse, nous vous proposons l’intégralité.

Depuis janvier 2013, l’engagement français, puis l’engagement de la communauté internationale ont empêché l’effondrement du Mali et la territorialisation de la menace sur le sol malien, en particulier face à l’EIGS dans la zone des Trois frontières :

La France est présente au Mali depuis 2013 pour lutter contre le terrorisme et à la demande des autorités maliennes. Les groupes terroristes n’ont jamais retrouvé leur capacité d’avant l’intervention française. L’opération Serval a permis de créer les conditions sécuritaires favorables à la mise en œuvre du processus politique permettant au Mali de recouvrer sa souveraineté et son intégrité territoriale après l’occupation des régions du Nord par les groupes jihadistes et à la conclusion de l’accord d’Alger.

La force Barkhane a fait ses preuves dans l’endiguement de la montée de la menace terroriste et a empêché l’ancrage de Daech dans la zone des Trois frontières, notamment par l’élimination de plusieurs de ses chefs et a mis fin aux attaques de grande ampleur qui s’étaient soldées par la mort de centaines de soldats fin 2019 et début 2020. La stratégie militaire définie collectivement à Pau avec les chefs d’Etat du G5 Sahel a permis de porter des coups sérieux à la chaine de commandement de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), comme en témoigne la neutralisation de son chef, Adnan Abou Walid al Sahraoui, le 17 août 2021.

Nos efforts ont également permis de neutraliser les cadres du haut commandement d’Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), dont son émir Abdelmalek Droukdal [mort le 3 juin 2020], et son vice-émir Yahia Abou el-Hammam [mort le 21 février 2020], ainsi que de perturber ses ressources logistiques.

La consolidation des armées locales, en particulier des armées maliennes, est par ailleurs devenue une réalité. Aujourd’hui, elles sont capables de s’opposer et de porter des coups aux groupes armés terroristes, ce qu’elles pouvaient très difficilement faire auparavant.

Les FAMA en 2013 étaient peu formées, mal entrainées, sous-équipées et insuffisamment encadrées. L’armée de terre comptait 7 000 hommes. Ses équipements étaient obsolètes. L’armée de l’air comptait 1 000 hommes aux moyens inadaptés. Aujourd’hui, l’armée malienne est forte d’environ 40 000 hommes de mieux en mieux entrainés et équipés.

Les résultats obtenus par la force Barkhane avec les FAMA sont réels. Les très bons résultats opérationnels des ULRI engagées avec les Forces spéciales européennes de la TF Takuba le montrent. La dynamique enclenchée était vertueuse.

Notre engagement s’est adapté l’évolution de la situation sur le terrain et fait l’objet d’une concertation au plus haut niveau avec nos partenaires sahéliens et européens. Ainsi après une fin d’année 2019 difficile, la France et ses partenaires sahéliens ont fait le point sur leur stratégie et leurs objectifs communs lors d’un Sommet à Pau en janvier 2020. Les pays du Sahel y ont exprimé leur demande du maintien de l’engagement français à leurs côtés, et ensemble nous sommes convenus d’une plus grande coordination de nos efforts opérationnels autour d’un mécanisme de commandement conjoint à Niamey, d’une mobilisation internationale accrue à travers la formation d’une Coalition pour le Sahel lancée en avril 2020, d’une concentration des efforts dans la zone des trois frontières et d’une meilleure articulation des efforts militaires et de l’indispensable retour de l’Etat dans les zones les plus fragiles. La France a décidé du déploiement de 600 soldats supplémentaires et le maintien d’un rythme opérationnel élevé, ce qui a permis de porter des coups sérieux à l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) dans la zone des trois frontières.

Les décisions prises à Pau ont ouvert la voie à un transfert de responsabilité progressif à nos partenaires sahéliens. Après avoir fortement affaibli l’EIGS dans la zone des trois frontières grâce à l’intensification de nos efforts militaires conjoints, les chefs d’Etat du G5 Sahel se sont engagés lors du Sommet de N’Djamena de février 2021 à mettre en œuvre un « sursaut civil et politique », avec l’appui des partenaires, basé sur le déploiement des services de l’Etat, des administrations et des services sociaux de base, notamment à (i) Kidal ; (ii) sur l’axe Mopti-Gao, le long de la RN16 ; (iii) sur l’axe Ouagadougou-Kaya-Dori ; et (iv) au sein du quadrilatère Tera-Douentza-Gao-Ménaka.

La transformation de notre dispositif militaire au Sahel, annoncée par le Président de la République le 9 juillet dernier s’inscrit dans ce cadre partenarial. Elle visait d’un côté à réduire notre empreinte sur le terrain, ce qui s’est traduit par la fermeture de plusieurs bases dans le nord du Mali. Elle a permis dans le même temps de réaffirmer notre engagement aux côtés des Etats du G5 Sahel dans la lutte contre le terrorisme à travers notre action nationale et celle de la Task Force Takuba à vocation européenne, ainsi que notre soutien à la montée en puissance de la Force conjointe du G5 Sahel et des armées nationales de la région. L’effet d’entrainement des partenaires européens a d’abord marqué par leur engagement au sein des missions européennes de PSDC (EUTM, EUCAP) et de la MINUSMA, puis par leur engagement au sein de la Task Force Takuba.

La Coalition pour le Sahel a été créée en avril 2020 pour répondre à la demande pressante de nos partenaires sahéliens d’une mobilisation accrue de la communauté internationale. Elle regroupe les Etats sahéliens eux-mêmes, les pays voisins, les institutions africaines telles que la CEDEAO et l’Union Africaine, les Nations-Unies, l’Union Européenne et tous les pays partenaires, soit une soixantaine de pays et organisations internationales. La Coalition vise à traiter toutes les causes de la crise à travers quatre piliers thématiques : (i) lutte contre le terrorisme, (ii) renforcement des capacités des forces armées sahéliennes, (iii) soutien au redéploiement de l’Etat et des administrations territoriales, (iv) développement. L’adoption d’une feuille de route lors de la réunion ministérielle qui s’est tenue en mars 2021 a permis d’opérationnaliser ces engagements, ce qui permet à toute la communauté internationale de partager aujourd’hui les mêmes objectifs, les mêmes indicateurs, les mêmes résultats pratiques à atteindre.

Néanmoins, les autorités maliennes de transition ont fait le choix de la fuite en avant et de la rupture avec la communauté internationale :

Le gouvernement de transition n’a pas respecté les engagements qu’il avait pris devant la communauté internationale, à commencer par les pays de la CEDEAO, après deux coups d’État militaires. Il cherche à tout prix à se maintenir au pouvoir, le calendrier de la transition politique n’a pas été respecté, il multiplie les manœuvres dilatoires et ne donne aucun signe de vouloir revenir vers un fonctionnement démocratique.

Ces choix des autorités de transition maliennes conduisent à des risques de déstabilisation de toute la région, ce qui a amené la CEDEAO à placer le Mali sous sanctions économiques et financières et la plupart des membres de la junte au pouvoir sous sanctions économiques et financières en janvier 2022. L’Union européenne a décidé de soutenir l’action des pays de la région, en adoptant à son tour des sanctions contre cinq responsables maliens pour leur obstruction au processus de transition démocratique au début du mois de février 2022.

Le recours aux mercenaires de Wagner traduit une fuite en avant politique et opérationnelle incompatible avec l’engagement de la communauté internationale. Les mercenaires de Wagner n’ont jamais vaincu le terrorisme. Ils constituent une menace pour la sécurité régionale car ils sont une source majeure de déstabilisation et un risque de violation des droits humains comme en RCA. Wagner ne peut qu’accentuer l’insécurité au Mali car cette société militaire privée se nourrit de la guerre, pèsera sur les maigres ressources publiques et se payera sur la captation de ressources minières maliennes, dans la plus grande opacité et aux dépens des dépenses sociales et de développement. La durée de la transition au Mali et le déploiement de Wagner sont deux questions indissociables. La junte s’appuiera sur ces mercenaires avant tout pour se maintenir au pouvoir à tout prix, pas pour combattre le terrorisme.

La junte malienne est par ailleurs entrée dans une logique d’entrave vis-à-vis de l’engagement non pas uniquement de la France, mais de l’ensemble de la communauté internationale dans la lutte contre le terrorisme, avec par exemple la dénonciation par le Mali du survol de son espace aérien ou encore la définition d’une zone d’interdiction aérienne dans les zones où les forces maliennes sont déployées avec les mercenaires de Wagner. Ce sont les casques bleus de la MINUSMA, sous mandat des Nations unies, et les Européens engagés dans Takuba qui en font les frais.

Notre engagement pour la stabilité du Sahel et plus largement de l’Afrique de l’Ouest reste inchangé :

La France poursuivra la lutte contre les groupes armés terroristes qui reste une priorité absolue alors que les pays sahéliens et la communauté internationale font face à des groupes terroristes dont l’agenda politique, clair et assumé, vise à étendre leur zone d’action vers le golfe de Guinée.

À la demande des autres pays sahéliens, la France maintiendra un dispositif robuste pour les accompagner dans la lutte contre les groupes armés terroristes. Les armées françaises pourront assurer des missions de réassurance au profit des missions internationales déployées au Mali si les autorités maliennes l’acceptent.

Un nouveau dispositif va être élaboré, en lien avec nos partenaires européens, afin de répondre aux attentes qu’exprimeront les pays de la région. Il visera à soutenir et à les aider à face à la menace terroriste, qui cherche à s’étendre du Sahel vers le sud, l’ouest et vers les pays du golfe de Guinée, en étroite coordination avec nos alliés européens et nord-américains.

Nous maintiendrons notre aide au profit des populations du Sahel:

Au Mali, alors que la situation humanitaire s’aggrave quotidiennement, dans un contexte politique et sécuritaire fortement détérioré, nous allons maintenir notre effort en matière d’action humanitaire et notre investissement solidaire multisectoriel au profit des populations, en l’adaptant aux nouvelles contraintes.

En matière d’aide au développement, la France consacre depuis 2013 environ 500M€ à la région et 130M€ au Mali par an. Sur la décennie 2012-21, les financements de l’Agence française de développement ont représenté 3,8Mrd € au Sahel, tous instruments financiers confondus (subvention et prêts souverains). Plus de quarante projet, représentant plus de 600M€ engagés, sont actuellement mis en œuvre au Mali par l’Agence française de développement (AFD) pour répondre aux besoins fondamentaux des populations.

L’extension de la menace djihadiste au-delà des frontières du Sahel exige un effort supplémentaire de stabilisation en direction des zones fragiles périphériques des pays limitrophes. Nous allons poursuivre dans les semaines à venir nos échanges avec les autorités de ces Etat afin de définir une stratégie commune, adaptée à ces régions.

Cet effort de la France est collectif. L’aide au développement internationale en faveur des pays du G5 Sahel s’est significativement accrue au cours des dernières années, passant d’un montant de 1.4 Mds€ en 2013 à près de 2 Mds€ en 2019 et la mobilisation des bailleurs ne fléchit pas.

C’est à l’initiative de la France et de l’Allemagne qu’a été lancée en 2017 l’Alliance Sahel, qui rassemble 25 membres et  représente un portefeuille de 1021 projets, soit un montant total de 21,8mds€. Grâce à l’Alliance Sahel depuis 2017: 5,3 millions de sahéliens ont bénéficié d’un accès à l’eau potable, 3 millions d’enfants ont été vaccinés, 2,9 millions de personnes ont reçu une assistance alimentaire, 554 000 ont été raccordées à l’électricité, plus de 2300 magistrats ont été formés…

Le retrait de Barkhane n’est pas un recul devant l’extension de l’influence russe en Afrique :

Le recours aux mercenaires de Wagner traduit une fuite en avant de la junte incompatible avec l’engagement de la communauté internationale. Comme en Centrafrique, le recours à ces mercenaires vise à pérenniser un pouvoir qui refuse de se soumettre au verdict des urnes. La société militaire privée Wagner prospère de façon opportuniste sur les situations d’instabilité politique.

L’idée que la Russie puisse constituer un partenaire de substitution pour les autorités maliennes est une vue de l’esprit qui ne correspond à aucune réalité opérationnelle. Wagner poursuit aujourd’hui son déploiement et attendra sans doute 1000 mercenaires en place. C’est significatif et sans doute suffisant à exercer une mainmise permettant le maintien en place de la junte, mais cela n’a aucune commune mesure avec l’effort international conduit au Mali jusqu’alors (25 000 hommes).

Il n’y a pas lieu de distinguer Wagner de la Russie. Les dénégations de part et d’autres sont des écrans de fumée. La Russie, en Europe orientale comme au Sahel, devient une puissance déstabilisatrice opportuniste ; c’est notre conviction et celle de nos partenaires européens. L’évolution de notre dispositif dans la région sahélienne à l’issue de la concertation avec nos partenaires tient compte de ce nouveau paradigme.

Ambassade de France au Burkina Faso

Nicolas Courtin, deuxième conseiller

SENS Appel à contribution militante et population

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