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Burkina Faso : « la suspension de l’aide de la France pourrait impacter les actions en cours » dixit le professeur Mahamadou Diarra

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Le ministère français des Affaires étrangères a annoncé le 6 août 2023, la suspension de l’aide au développement et d’appui budgétaire au Burkina Faso, jusqu’à nouvel ordre. Le professeur titulaire, agrégé des facultés des sciences économiques, Mahamadou Diarra, explique dans une interview accordée à Libreinfo.net les conséquences que cette suspension peut avoir sur le Burkina.

Propos recueillis en ligne par Issoufou Ouédraogo

Libreinfo.net : la France a suspendu son aide au développement au Burkina.
Qu’attend-on par aide au développement à un pays ?

Pr Mahamadou Diarra : l’Aide publique au développement (APD) désigne l’ensemble des concours financiers apportés par les acteurs publics des pays les plus favorisés pour améliorer les conditions de vie dans les pays en développement.

On parle d’aide parce que ces concours sont soit des dons, soit des prêts accordés à des conditions plus souples notamment les taux d’intérêt très faibles et les délais de remboursement plus longs.

Aussi, ces concours peuvent être des transferts pour alimenter le budget du pays bénéficiaire, dans ce cas on parle d’appui budgétaire, ou des appuis pour exécuter des actions prévues dans le cadre des projets et programmes de développement de ce pays.

Par exemple, dans le cadre de la coopération pour le développement avec la France, le montant des interventions au profit du Burkina Faso en 2023 s’élève à 325 milliards F CFA dont 316 milliards de F CFA d’aide transitant par les projets et programmes et 8,5 milliards de F CFA d’appui budgétaire.

Libreinfo.net : Quel est le poids de l’aide au développement de la France dans l’économie du Burkina ?

Pr Mahamadou Diarra : l’importance de l’APD pour l’économie burkinabè peut s’apprécier en lien avec son poids dans le budget de l’État, ou bien par rapport à la richesse créée par an au Burkina Faso, c’est-à-dire le Produit Intérieur Brut (PIB).

Pour le premier indicateur, le montant de 325 milliards F CFA représente 10% du Budget du Burkina Faso en 2023, ce dernier s’élevant à 3235,9 milliards de F CFA, avec un déficit de 604,7 milliards.

En rapport avec le PIB, si on s’en tient aux prévisions de la Banque Mondiale tablant sur un taux de croissance économique de 4,2% et un taux d’inflation de 4,6% en 2023, le poids de l’APD française pourrait être estimé à 2,5% du PIB courant.

Libreinfo.net : Quelles sont les conséquences de la suspension de l’aide au développement pour le Burkina ?

Pr Mahamadou Diarra : Plusieurs conséquences peuvent être notées. La première est l’effet de la suspension des aides budgétaires sur les finances publiques.

En effet, la suspension des appuis budgétaires de 8,5 milliards FCFA entraîne mécaniquement un creusement du déficit budgétaire d’un montant équivalent qu’il faudra financer.

Cet accroissement du déficit budgétaire peut être financé dans notre contexte par trois sources : l’augmentation des impôts et taxes, des emprunts nouveaux sur le marché financier régional et des dons provenant de nouveaux partenaires techniques et financiers.

Dans le contexte actuel, une augmentation des impôts serait difficile à entreprendre compte tenu des mesures déjà entreprises en la matière. Si ce sont des emprunts nouveaux à contracter, cela viendra alourdir le poids de la dette publique.

De ce fait, seuls des appuis budgétaires en provenance d’autres PTF permettraient de minimiser l’impact de la suspension des appuis budgétaires de France sur les finances publiques du Burkina Faso.

La deuxième conséquence porte sur l’arrêt des projets et programmes financés par la France et qui contribuent à améliorer le climat des investissements au Burkina Faso.

Je veux parler des projets exécutés dans le secteur de l’énergie par exemple. Citons à ce titre le projet YELEEN qui a été initié en 2018 et dont une part importante du financement est assurée par la coopération française.

Ce projet a pour finalité de faire de l’énergie solaire le levier de la croissance économique et l’amélioration de l’accès des populations à l’électricité. Ainsi, après avoir perdu le financement des Etats-Unis d’Amérique dans le cadre du MCC, le Burkina Faso vient de perdre encore un appui important pour le développement de l’énergie solaire pour tous.

La troisième conséquence est d’ordre social. En effet, la coopération française appuyait les actions entrant dans le cadre de l’accès à l’eau potable, la sécurité alimentaire, l’aménagement du territoire et le développement des collectivités surtout affectées par l’insécurité, etc.

A titre d’exemple, la suspension de l’aide de la France pourrait impacter les actions en cours pour l’amélioration de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement notamment dans les villes de Ouahigouya, Séguénéga et Bobo-Dioulasso dans le cadre du Programme d’investissement et de renforcement de capacités de l’ONEA.

Aussi, les actions en cours pour renforcer la sécurité alimentaire dans les zones affectées par l’insécurité comme l’Est pourraient s’arrêter si le gouvernement ne dégage pas des ressources pour remplacer l’AFD dans ses projets.

En outre, le gouvernement devra dégager des ressources pour poursuivre l’accompagnement des ONG et associations aidant les Personnes Déplacées Internes (PDI), sinon l’arrêt de leurs actions résultant de la suspension pourrait exacerber les tensions sociales souvent sources d’instabilité.

De plus, la suspension de l’APD de la France entraînant l’arrêt des financements dans les domaines comme la lutte contre le chômage dans les zones affectées par le terrorisme, cela pourrait entamer les efforts déployés par la Transition pour endiguer l’hydre terroriste au Burkina Faso.

Par exemple, dans le cadre du projet Territoires Créateurs d’Emplois, qui couvre la Boucle du Mouhoun, le Nord et le Sahel, l’AFD finance depuis 2020 des actions en faveur de la création d’emplois pour les jeunes et les femmes dans le but de rendre ces populations moins vulnérables aux propositions de recrutement formulées par le GAT.

Au total, au regard de l’importance des actions financées par la coopération française, des mesures de substitution doivent être envisagées urgemment pour pallier les effets néfastes liés à la suspension de l’APD de la France. Et comme les finances publiques du pays sont exsangues, il s’agit là d’une équation à plusieurs inconnues pour le Gouvernement.

Libreinfo.net : Ce manque à gagner pour le budget du Burkina ne va-t-il pas contribuer à l’instauration de nouvelles taxes pour les populations ?

Pr Mahamadou Diarra : Si le Gouvernement doit poursuivre les actions financées par l’APD française, il devra mobiliser des ressources supplémentaires et l’hypothèse d’une augmentation des impôts pour les exercices budgétaires à venir n’est pas à écarter, d’autant plus que les capacités d’endettement du pays sont assez limitées au regard du risque pays.

www.libreinfo.net

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