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Burkina:ce qu’il faut savoir sur le deuil national

Depuis l’avènement du terrorisme,le président du Faso Roch Kaboré a décrété plusieurs fois des deuils nationaux soit pour rendre hommage à des soldats ou à des civils. Mais que revêt le deuil national? Existent ils des textes qui régissent le deuil national? Libreinfo.net s’est entretenu avec son chroniqueur des questions sécuritaires Kalifara Sere,administrateur civil.

Propos recueillis par Albert Nagreogo

LI : Le Burkina Faso a observé au cours de ce dernier trimestre, par trois fois, un deuil national. Une certaine  opinion commence à se poser des questions relativement à la succession de ce type d’hommage. Quelle est votre propre réflexion à ce sujet ?

Kalifara Sere :C’est une préoccupation légitime et elle nait partout où ce genre de situation caractérisée par la récurrence du deuil et de la détresse s’installe. Après les deuils décrétés par l’Etat en France suite aux attentats terroristes à Charlie Hebdo, au Bataclan et à Nice, le débat a été porté sur la place publique. Au Burkina Faso, ne s’élève pas, pour l’heure, une grande clameur sur le sujet mais pour autant, ce n’est pas un sujet tabou et la question est portée à débats à polémiques dans plusieurs milieux. Au demeurant, un important parti politique de la place a subtilement abordé le sujet sans énoncer des hypothèses rattachées à la problématisation.

Il est évident que plusieurs autres deuils nationaux commenceraient sérieusement à déclencher des effets et impacts non mesurables allant du ralentissement de certains pans de l’économie nationale à une lassitude généralisée susceptible d’engendrer un désintérêt pour le deuil national.

De toute évidence, nous ne pouvons ni prévoir, ni prévenir les situations et tragédies génératrices de deuil national. De même, il est politiquement incorrect d’appliquer un traitement différencié aux tragédies que notre peuple viendrait à subir surtout en ces temps d’agressions caractérisés émanant des groupes jihado terroristes. Le risque est donc évident de tomber dans une surabondance de deuils nationaux, surabondance synonymes d’édulcoration du sentiment national de tristesse.

Or le deuil national, pour remplir ses fondements et ses objectifs a besoin d’être appliquée avec plénitude et sérénité.

LI : Justement quels sont les fondements et les objectifs du deuil national ?

Le deuil national est une manifestation collective d’affliction suivant un cérémoniel et un protocole compassionnels variables suivant les pays et les types d’afflictions. Ces afflictions ressortent le plus souvent des catastrophes naturelles (inondations, sécheresses entrainant une grave famine, ouragans etc…) ou anthropiques (accidents de la route, accidents chimiques). Les afflictions de guerre ne relèvent généralement pas du deuil national ordinaire sauf si l’Etat en décide de façon expresse.

Le deuil civil est une ritualité sociale et politique de solidarité dans la détresse et le désastre non maitrisables. Ce rituel de communion vise à consolider le socle de la communauté nationale en agrégeant les peines et malheurs de groupes d’individus dans un magma de tristesse globale. Ce type de rituel est un vrai ciment pour la Nation car elle statufie les valeurs impérissables de la collectivité au-dessus de l’individualité ou des groupes d’individualités. Elle contribue  à gommer les différences intra-communautaires qui sont autant de fragments aigus et cristallisatrices de sensations spécifiques. Les différents deuils nationaux récents ont sans nul doute permis aux burkinabè dans leur diversité, de connaitre et faire corps avec les suppliciés de Boungou, de Nagraogo, Salmossi…  et autres théâtres de barbaries, de partager l’immense tristesse des familles, amis et alliés. Le deuil national a donc pour fonction première d’utiliser le grand malheur comme ferment de l’Etat-Famille.

Il est malaisé d’établir l’origine historique de la pratique et du concept du deuil national. Les recherches les plus plausibles font remonter le deuil national dans son acception actuelle au milieu du 19è siècle. La pratique a été détectée en Europe du nord et centrale lorsque survenaient des évènements imprévus d’une extrême gravité (tremblements de terre, éruptions volcaniques…). Cependant, le deuil national administrativement et politiquement encadré par les Etats remonte au début du 20è siècle.

Il convient cependant de noter que le deuil national traditionnel a toujours existé dans toutes les sociétés humaines sous des formats très variés. Ainsi par exemple, l’on se rappellera que dans les civilisations mayas, les grandes tragédies étaient commémorées par une cessation temporaire de certaines catégories d’activités telles que la navigation maritime.

En Afrique noire, les grandes tragédies donnaient lieu à diverses formes de rituels ou mémoriels tels que le regroupement silencieux des hommes sur la place publique, l’extinction des feux de cuisine etc…Certains peuples disposaient de tambours de deuils et de rythmes et danses de deuil.

LI : De façon pratique quels sont les éléments constitutifs du deuil national ?

De façon assez insolite, on note que le deuil national est globalement peu paramétré et peu codifié. Ce constat est valable dans presque tous les pays du monde faisant accroire que  moins l’on définit les modalités du deuil national plus on l’éloigne de nos Etats. Le deuil national est une dure et triste occurrence dont il est préférable de s’éloigner. Cependant comme les tragédies côtoient tous les jours la vie des Nations, on note des pratiques convergentes et constantes. Au Burkina Faso, vous aurez constaté une évolution dans la contexture des décrets portant deuil national. Le contenu et les éléments constitutifs du deuil national sont davantage précisés par le décret l’instituant.

En France par exemple, le deuil national a été piloté à vue pendant longtemps relevant davantage du seul pouvoir discrétionnaire du Chef de l’Etat. Le terrain juridico administratif a été récemment balisé avec au moins deux arrêtés du Premier Ministre en 1989 et 2001. C’est vrai que la France a fait près d’un demi-siècle sans deuil national avant que le terrorisme ne l’accable avec acharnement lors des évènements Charlie Hebdo, Bataclan et Nice.

Schématiquement, on peut considérer que le premier élément constitutif du deuil national est la mise en berne du drapeau national. Ce format à lui seul suffit pour consacrer le deuil national et de nombreux pays anglo saxons ne connaissent que cette seule forme de deuil national. L’expression « mettre en berne » dérive du lexique maritime et proviendrait du mot néerlandais « berm », signifiant « bord ». Les marins ont pour code de signalement d’un deuil à bord ou d’une détresse mécanique la mise en berne du pavillon.

De nos jours la mise en berne des couleurs nationales signifie d’abaisser ou de déployer le drapeau jusqu’à mi- mât (poteau) ou à mi- drisse (cordage).

Le second élément constitutif du deuil national est l’institution d’une période de recueillement et de contrition collectifs dont la durée varie de 1 à 3 jours ; plus rarement 7 jours.

Les derniers décrets burkinabè de deuil national indexent la cessation de différentes formes de manifestations collectives comme symboles d’expression du chagrin.

Le deuil national peut se décliner en deuil « initial » suivi à fréquences régulière de deuils dérivés c’est-à-dire des deuils commémoratifs du deuil initial. Une forme de deuil à fragmentations est également de vigueur dans de nombreux pays, permettant ainsi à des collectivités décentralisées d’amplifier sur leur territoire propre le deuil national par des mesures supplémentaires et/ou originales de recueillement ou de contrition.

Enfin un dernier aspect constitutif du deuil national réside dans l’observation d’un silence rituel de recueillement (minutes de silence).

Quant à la nomenclature des évènements déclencheurs de deuil national, il prévaut des us et coutumes encadrés par le principe du pouvoir discrétionnaire du Chef de l’Etat. Cependant, toutes les nations modernes ont des pratiques convergentes concernant certains évènements. Il s’agit notamment :

-de tout évènement de portée catastrophique au niveau national ;

– du décès d’un Chef d’Etat en exercice (3 jours le plus souvent) ou d’un ancien Chef d’Etat (1 jour le plus souvent) Ce deuil national est le plus souvent constitutionnalisé;

– du décès d’une personnalité à rayonnement moral exceptionnel. Sur les 50 dernières années, seul Mandela a eu droit à un hommage à forme plurielle dans plus de 100 Etats du monde;

-du décès d’un Premier Ministre non Chef d’Etat ou d’un ancien dignitaire à cette charge (1 à 3 jours suivant le rayonnement personnel du défunt) ;

-du décès de toute autre figure nationale dont le décès suscite une émotion et un chagrin à dimension totalement nationale.

En tout état de cause, il convient de retenir que le recours au deuil national, au-delà du chagrin collectif dont il est porteur, est consubstantiel d’un besoin de recréer des rituels dans l’Etat moderne.

LI : Ainsi donc vous semblez distinguer le deuil national ordinaire du deuil de guerre ? Que recouvre la notion de deuil de guerre ?

Je vous réponds sans hésitation OUI. Malheureusement, les pratiques actuelles, singulièrement dans l’espace sahélien en proie à une affreuse guerre tentaculaire, consistent en un  désastreux amalgame entre deuil ordinaire et deuil de guerre. Cette confusion de genre ne permet pas aux jeunes générations de consolider une bonne approche de la gestion des meurtrissures et tragédies nationales. Actuellement dans les trois pays Mali Niger et Burkina, c’est une escalade de deuils nationaux au gré  de la virulence des attaques jihado terroristes. Et pourtant, il conviendrait que nos États gardent leur sang-froid et harmonisent leur protocole compassionnel.

Le deuil ordinaire a un contenu précis : il renvoie à un chagrin national découlant d’aléas ou d’avanies plus ou moins naturels. Le deuil de guerre résulte de la guerre et non d’une autre forme de catastrophe.

Le deuil de guerre est un deuil collectif d’oubli, de pardon, de résilience et de renaissance. Il consacre la guerre et les morts de la guerre dans le long terme du souvenir historique collectif.

Le deuil de guerre est hiérarchiquement bien  au-dessus du deuil ordinaire car il s’inscrit dans une symbolique et une chaine de valeurs plus denses et plus suprêmes.  Il consacre une fusion exceptionnelle entre ceux qi perdent la vie pendant la guerre et ceux qui survivent pour pérenniser la Nation. A ce jour, dans nos trois Etats et sur ces trois dernières années, nos deuils nationaux ont essentiellement été des deuils de guerre et il ne faut surtout pas se méprendre sur le fait que des civils ont perdu la vie au cours d’attaques aveugles et inhumaines. Ces civils sont dorénavant des combattants pour avoir versé leur sang au champ d’honneur.

Le deuil de guerre participe à élever les nations qui parviennent à sortir de la guerre. Le deuil de guerre  assure  l’héroïsation de la souffrance, de la tragédie et du sacrifice suprême. Nos Etats vivent dans le déni de vérité et répugnent à appréhender clairement la situation de guerre dans laquelle nous sommes inéluctablement. Ils préfèrent user de circonvolutions aussi hypocrites qu’improductives telles que « déficit sécuritaires, insécurité de zone etc… ».

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LI : Quels seraient alors les circonstances et modalités du deuil de guerre ?

Le deuil de guerre apparait dans une florissante historiographie de la guerre et est même souvent présenté comme l’une des articulations indispensables de la mythologie de l’art de la guerre. En clair, le deuil de guerre remplit essentiellement des fonctions de purification, de Te Deum, et de re génération de la Patrie et perpétue la bonne fortune dans les guerres qu’une Nation est amenée à mener de sa propre initiative ou pour défendre son intégrité territoriale, identitaire et morale.

Les origines du deuil de guerre sont assez méconnues. Cependant, quelques chercheurs pensent que le deuil de guerre à l’an 9 après Jésus Christ, année au cours de laquelle, le roi Auguste dont les régiments ont été décimés au cours de la guerre de Germanie et qui a perdu près de 25 000 soldats, s’est mis à porter tout seul un deuil si intense qu’il en mourut quelques semaines après. Le Sénat romain aurait alors demandé que toute la Rome porte ce deuil d’exception.

De façon concrète, le deuil de guerre se déroule toujours À LA FIN de la guerre. Il se déroule sur un chronogramme plus étendu (de 3 mois à 12 mois). Les manifestations grandioses et généralisées se mènent sur toute l’étendue du territoire avec des intonations spécifiques à chaque territoire (région ou commune). Ces manifestations comportent des plages de recueillement, de contrition, l’édification de mémoriels et l’exhumation de lieux de mémoire tel que les sites des lieux de massacres de civiles, les champs de bataille sur lesquels les pertes ont été très importantes …

Les cérémoniels et évènementiels consacrant la célébration d’un deuil de guerre sont infinis et leur diversité et richesse dépendent de la profondeur des tragédies subies et de l’héroïcité du sursaut patriotique.

Cependant, l’agencement du parfait deuil de guerre dépend du respect scrupuleux de certaines normes, croyances et mythologies. Au titre de ces déterminants, je voudrais m’appesantir sur les points suivants : les facteurs suspensifs du deuil, la gestion et le traçage mémoriel des sépultures, la valeur impérissable du drapeau national.

Concernant l’élément suspensif du deuil collectif, le deuil de guerre implique une douleur vive mais contenue dont la manifestation a plus solennelle est différée jusqu’à la fin de la guerre. C’est une reprise supplémentaire qui s’agite au chagrin du moment. Il appartient donc à l’Etat de préparer psychologiquement et politiquement les citoyens à accepter ce différé sans rien altérer à l’émotion et la détresse collectives.

Quant au mémoriel funéraire rattaché aux « sépultures de guerre », il s’agit là aussi d’une question très délicate parce que souvent non expliquée et justifiée. En principe, pendant la guerre, les soldats nationaux tombés sur le champ d’honneur bénéficie de ce que l’on appelle « l’exception de sépulture ». Cela signifie que la règle de gestion des dépouilles aussi bien civiles que militaires est la rétention des corps par l’Etat qui se les approprie pour garantir des inhumations aux normes de guerre.

Dans la mythologie de guerre, la dépouille du combattant est un patrimoine de guerre et  incarne des valeurs impérissables d’honneur et de sacrifice suprême. Par extension, les dépouilles civiles sont assimilées à celles militaires en témoignage de leur supplice et de leur martyr.

Le refus de remettre les dépouilles permet d’éviter la privatisation de la mort héroïque. En contrepoint de cette logique découle l’obligation d’inhumation in situ. Cela signifie que les victimes militaires des attaques jihadistes, aussi bien que celles civiles de leurs assassinats de masse dans les villages, temples, églises, mosquées etc… devraient recevoir un traitement mortuaire égal c’est-à-dire une mise en bière et un enterrement sur les lieux mêmes des tragédies. Pendant le deuil de guerre, des ouvrages de mémoire sont édifiés de même que des espaces spécifiques.

Enfin, le drapeau national est un déterminant spécial du deuil de guerre. En effet, le drapeau national, symbole constitutionnel de la Nation  a une valeur d’incarnation inégalable. Il doit accompagner tous les actes préliminaires, les actes préparatoires et constitutifs du deuil de guerre conformément aux règles et grands principes de la vexillologie.

La vexillologie est l’étude et l’explication scientifique des drapeaux et des emblèmes qui permettent aux sociétés humaines de s’identifier et de conserver des liens avec leur mémoire collective. C’est pourquoi il convient de remettre à chaque famille éplorée, à chaque communauté locale éplorée autant de drapeaux que de victimes en attendant la solennelle célébration du deuil de guerre. L’une des grandes différences entre le deuil ordinaire et le deuil de guerre est que pendant le deuil national ordinaire, on abaisse le drapeau, le plus fort symbole de l’Etat, le fétiche national, au lieu de l’élever davantage afin qu’il flotte au vent tel un majestueux défis à tous les ennemis.

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LI : Pourquoi d’après vous ces dispositions ne sont-elles pas mises en application par nos Etats ?

Je vous dirai que c’est par une conjonction de facteurs que nous nous retrouvons, en pleine guerre, à marquer inlassablement des temps de deuil ordinaire.

L’explication la plus prosaïque est le refus de reconnaitre la dure réalité de la guerre et de faire semblant de se convaincre qu’il s’agit juste d’insécurité temporaire que nous allons résorber avec le soutien de la France. On n’exclut par ce dangereux état d’esprit les recettes qui conviennent à l’acceptation d’un état de guerre.

Par ailleurs, la mort pendant la guerre recouvre une charge émotive encore plus forte que les autres formes de morts. Aussi bien dans nos traditions multi séculaires que dans les manuels militaires, il est généralement enseigné que, dans la mesure du possible, le sang encore chaud des victimes a militaires doit être enfoui dans la terre de la nation afin de féconder le courage, l’intrépidité et la victoire. Cette même croyance est étendue aux victimes civiles. Cependant par des accès d’émotivité, par la pression compréhensible des familles, l’on veut inhumer nos soldats militaires et civils dans des cimetières. Il appartient aux Etats de faire violence sur le sentiment collectif pour revenir à des pratiques plus appropriées. En tout état de cause, touchons du bois, et prions afin que les massacres et les défaites militaires soient éradiqués car dans le pire des cas, nos Etats apprendront les fondamentaux du deuil de guerre à leur corps défendant.

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