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COVID-19 et les mesures sociales : les ménages ruraux, les grands oubliés de la République

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Fatimata Zongo, 55 ans, vend des fruits et légumes devant sa maison
Fatimata Zongo, 55 ans, vend des fruits et légumes devant sa maison

Si la pandémie de la maladie à coronavirus (COVID-19) a nécessité une grande mobilisation de fonds pour le plan de riposte mis en place par le gouvernement, elle a surtout révélé la marginalisation de nombreuses couches sociales notamment les ménages ruraux. Pour beaucoup d’entre elles, les mesures sociales annoncées par le gouvernement ne sont que des mirages.

Par Idrissa Barry

Vendredi 15 mai, il est 10H au chantier en construction du siège de la mairie de l’arrondissement 4 de Bobo-Dioulasso, au secteur 24. Une longue file indienne (hommes, femmes et enfants) est visible de loin. Dans les rangs, des personnes à mobilité réduite sont perchées sur leurs tricycles.  A l’intérieur comme à l’extérieur de l’édifice, des sacs de vivres sont amassés. Des agents de l’Action sociale s’affairent pour enregistrer les bénéficiaires et donner le quitus pour l’enlèvement des vivres. Tout semble minutieusement bien organisé et l’ambiance est bon enfant. Un sac de riz ou de maïs offert gratuitement ou payé à prix social de 6000 FCFA, constitue un ouf de soulagement pour de nombreux ménages en cette période de confinement pour cause de pandémie due à la COVID-19.

Si au niveau du site de distribution de vivres de l’arrondissement 4 les visages sont rayonnants, il n’en est pas de même à Kotedougou, village situé à 15km de Bobo-Dioulasso, sur l’axe Bobo-Ouaga. Fatimata Zongo, 55 ans, vend des fruits et légumes devant sa maison qui fait face à la voie principale.  Elle a en charge une dizaine de personnes dont une majorité d’enfants. « J’ai entendu dire que les gens de Bobo ont reçu des sacs de riz et de maïs. Moi, je n’ai rien vu ici dans notre village. ». Elle n’est pas la seule personne à n’avoir rien reçu dans le village. Matata Diabaté, 49 ans, est exportatrice de légumes et de vivres en Côte d’Ivoire. « On a appris qu’ils ont partagé du riz à certaines personnes à Bobo. Ici, je n’ai pas entendu que quelqu’un en a bénéficié. Personne n’est venue dans notre village nous dire quoi que ce soit. Tout ce qu’on apprend, c’est très souvent à travers la radio. On a par exemple appris que les taximen de Bobo ont reçu des vivres. », soutient-elle. Ces propos sont confirmés par Ouattara Tolbi, conseiller municipal du village. Il se plaint de récrimination. « Je vais me renseigner à la mairie pour savoir pourquoi le village ne bénéficie pas des mêmes avantages que les gens de la ville. », lance-t-il avant de démarrer sa voiture, direction Bobo.

Les habitants de Kotedougou ne sont pas privés que de vivres. C’est l’ensemble des mesures sociales du gouvernement qui leur sont lointaines. Fatimata Zongo dit apprendre beaucoup d’informations à la radio, mais elle ne voit pas l’effectivité de ces « bonnes paroles » dans son village. « Je continue de prendre mon eau au forage chez un fermier. Mais le forage est en panne depuis deux jours. Pour avoir l’eau, je dois faire plus d’1km chez nos voisins où je paie le bidon de 20 litres à 10 F CFA comme tous les autres. » Sa voisine Matata Diabaté confirme : « J’ai entendu parler de l’aide du gouvernement dans les médias. Dans notre village, nous avons un forage et des plaques solaires pour ceux qui ont les moyens d’en acquérir. Nous payons une barrique à 200F CFA. Cela n’a pas changé. Je continue de payer ma barrique d’eau journalière à 200F CFA. A la fin de chaque mois, l’argent de la vente d’eau est reversé à la mairie de l’arrondissement 4 de Bobo dont relève notre village. Je ne suis pas au courant que l’eau est gratuite depuis l’apparition de la maladie. » Juliette Sanou, présidente de l’association des mères éducatrices (AME) de l’école du village, donne plus de détails : « Avant la maladie, ce sont les femmes qui cotisaient pour la caisse du forage. Mais depuis deux mois, aucune femmen’a donné un kopeck. Moi je les comprends. Malheureusement, notre forage est tombé en panne il y a quelques jours (Ndr : début mai). Nous n’avons même pas cherché un réparateur car, nous ne pourrons pas payer. Pour moi, l’aide aurait consisté à réparer le forage pour nous soulager. »

« Maintenant que tout est gratuit, ça ne va plus »  

A Koudougou, ville épargnée par la mise en quarantaine, qui a frappé Bobo-Dioulasso, Ouagadougou, Boromo, … durant près de deux mois, la situation est plus contrastée. L’eau des bornes fontaines, vendue habituellement à 10 Francs CFA le bidon de 20 litres et à 150 Francs CFA la barrique d’eau est distribuée gratuitement depuis l’annonce des mesures sociales prises pour l’accompagnement des mesures sanitaires dans le cadre de la riposte contre la pandémie. Abdoul Razack Zoma, gérant d’une borne fontaine au grand marché de Koudougou, distribue l’eau sans compter. « Depuis que le Président a dit de donner gratuitement, les gens viennent prendre de l’eau chez moi et je ne prends pas d’argent », déclare-t-il avant d’ajouter qu’il sert plus de 100 personnes par jour depuis le début de la gratuité. Pour compenser ses pertes, l’Office nationale de l’eau et de l’assainissement (ONEA) lui a apporté une aide financière pour le mois d’avril. Ali Semdé, un autre gérant de borne fontaine, dit avoir perçu de la part de l’ONEA, pour le mois d’avril, 11 000 Francs CFA, cette somme semble peu selon lui car, « Depuis que c’est gratuit, tout le monde vient prendre de l’eau ici, même ceux qui ont de l’eau chez eux », dit-il.

Cette perte de revenue est aussi décriée par les autres gérants de bornes fontaines. C’est le cas de celle qu’on appelle affectueusement «Yaaba » au secteur 10 (quartier Burkina). « Ici, l’eau est gratuite ça fait plusieurs semaines », affirme-t-elle, avant d’ajouter : « Avant, on cédait le bidon de 20 litres à 10 Francs CFA et la barrique d’eau à 150 Francs CFA. Maintenant que tout est gratuit, ça ne va plus. On continue de sortir pour donner de l’eau, mais on ne gagne rien. L’argent qu’on veut nous donner (ONEA), ça ne vaut rien. Moi, je n’ai encore rien reçu, mais une amie m’a dit qu’elle a reçu 20 000 Francs CFA. On gagnait beaucoup plus avant tout ça (la mesure de gratuité) », fulmine-t-elle. Par ailleurs, le débit de l’eau a baissé et se coupe plus souvent. Selon le chef d’agence de l’ONEA à Koudougou, Arsène Tiendrébéogo, la mesure sociale d’accompagnement concernant la gratuité ou l’allègement de 50% sur la consommation d’eau annoncée pour les mois d’avril, mai et juin correspond chez eux aux mois de février, mars et avril. « Vu que nos factures ont pour habitude de parvenir avec deux mois de retard, nous avons donc considéré février, mars et avril comme les mois gratuits en correspondance avec la période officiellement annoncée (avril, mai et juin)».

Pour ce qui est de la subvention ou aide apportée aux gérants de borne fontaine durant les trois mois de gratuité, il affirme qu’elle se fait sur la base du volume de mètre cube que les gérants ont eu à distribuer aux populations. Quant à la plainte du faible débit d’eau constaté depuis le début de la gratuité, là aussi Arsène Tiendrébéogo a une explication : « A cette période de l’année, la période de pointe (canicule), la demande est toujours plus forte que l’offre. Ce sont des situations auxquelles nous essayons de remédier ».

Fort sentiment d’abandon

Les ménages ruraux semblent plus affectés par la restriction des activités que le milieu urbain et certains ont même perdu leurs illusions et se sentent victimes de discrimination. C’est l’avis de Bakary Millogo : «Que ce soit les vivres ou la gratuité de l’eau, nous n’avons rien vu. On s’est renseigné et on nous a dit que les aides, c’est pour les commerçants, les transporteurs et les fonctionnaires. Mais on a constaté que les commerçants de chez nous n’ont rien eu non plus. Finalement, on s’est dit que les aides, c’est pour les gens de la ville. Pourtant, nous aussi, nous sommes des Burkinabè et nous sommes autant affectés par les conséquences de la maladie. La preuve, nous ne pouvions même pas aller à Bobo qui est à 15km de notre village pour acheter des vivres. Selon moi, le gouvernement a fait de la discrimination.» Les femmes semblent être les plus durement touchées par les mesures restrictives des libertés comme la mise en quarantaine de certaines villes, la fermeture des marchés et la fermeture des frontières. Et c’est l’incompréhension chez Fatimata Zongo : « Avec la maladie en mars, je ne pouvais plus aller à Bobo pour m’approvisionner. Pourtant, notre village est à seulement 15km de la ville. Je n’ai pas compris pourquoi, on ne nous laissait pas aller. Pendant ce temps, je voyais d’autres personnes en voiture y aller ou venir. Comme je n’arrive plus à vendre comme avant, je ne faisais plus de bénéfices. J’étais obligée de dépenser mes petites économies. Au bout de deux mois, c’était déjà épuisé. J’avais aussi contracté un prêt de 300 000FCFA avec une institution de micro-finances en janvier. Normalement, au bout de six mois, on devrait avoir fini de rembourser. Mais comme le gouvernement a fermé les villes deux mois et demi après, j’ai des difficultés pour rembourser. »

A l’instar deFatimata Zongo, plusieurs femmes du villageont contracté des prêts auprès des institutions pourvoyeuses de crédits. C’est le cas de Matata Diabaté : « Je suis également membre d’une association de femmes qui bénéficient de crédit avec une structure à Bobo-Dioulasso. En janvier, j’ai reçu mon prêt qui m’a permis de faire des avances à mes fournisseurs en février. Je n’ai pas eu le temps de livrer une bonne quantité à mes clients en Côte d’Ivoire et la maladie est arrivée avec ses conséquences. Je ne pouvais plus faire les marchés des villes et des villages pour m’approvisionner ou vendre. Je devais rembourser le prêt en mi-mai. » L’affaire du remboursement des crédits est devenue un casse-tête pour ces femmes du village qui se sont réunies dans une association et ont constitué une délégation pour aller voir les responsables de l’institution de crédit [M1] afin de négocier la prorogation du délai en juillet. « Nous sommes allées voir le directeur. Nous avons expliqué nos difficultés liées à la quarantaine de la ville de Bobo et la fermeture des frontières. Malgré toutes ces explications, il n’a pas accepté notre proposition. Il a simplement rallongé le délai de deux semaines, c’est-dire le 29 mai. » Raconte Matata Diabaté qui poursuit « J’ai fait d’énormes pertes. Comme je n’arrivais pas à payer mes fournisseurs, j’ai reçu une convocation à la gendarmerie. », confie-t-elle.

Juliette Sanou, la présidente de l’association des mères éducatrices, n’a certes pas reçu de convocation, mais sa situation n’est pas non plus enviable : « J’achète des sacs de maïs et du mil que je revends. J’avais, comme les autres femmes de l’association, contracté un prêt à la caisse. J’ai payé des sacs que j’ai stockés dans un magasin. J’ai vendu une petite quantité et en mars, ils ont dit que les marchés sont fermés. Avant la maladie, je pouvais gagner 100 000FCFA de bénéfices dans le mois. Mais sur les deux mois, je n’ai même pas eu 25000FCFA. Mon commerce était à l’arrêt. Les gens du village viennent prendre à crédit. Je ne peux pas leur refuser car, nous sommes tous dans la même situation. » Face à cette situation, la solution que Fatimata Zongo a trouvée, c’est de vendre ses chèvres et ses poulets pour rembourser son prêt, avec un fort sentiment d’abandon.  

Encadré

Les jardiniers de Kuinima et la  COVID-19

« Notre COVID-19 a commencé en février 2019 »

Le site maraîcher de Kuinima est pour Bobo, ce qu’est Central Park pour la ville de New-York. Mieux, en plus du confort écologique,  ce site constitue un poumon économique pour des milliers de ménages de la ville. Malgré ces nombreux avantages, les producteurs/productrices du site sont constamment menacés dans leur activité. Situé dans le domaine du camp militaire Ouezin Coulibaly, le site avait été interdit d’accès aux exploitants entre février et septembre 2019. Croyant avoir eu un répit, la maladie de la COVID-19 est venue ruiner les espoirs d’une renaissance.  

Mariam , doyenne des productrices de légumes du site de Kuinima

Depuis les années 60, elle travaille sur le site. D’abord comme assistante de ses parents, puis comme chef d’exploitation.

« De mars à mai, j’ai enregistré d’énormes pertes. J’avais 500 sacs en stock. Comme la frontière avec la Côte d’Ivoire était fermée, les transporteurs des marchandises avaient réduit leur déplacement. J’ai ainsi perdu 250 sacs de poivron et de tomates. J’ai investi un million dedans et je n’ai pu avoir à ce jour que 150 000 FCFA. Il faut dire que les acheteurs ont profité de la maladie pour réduire de moitié les prix d’achat. Un sac de poivron qui coûtait 15000FCFA était vendu à 7000FCFA entre mars et mai.

J’ai entendu parler de boutiques témoins qui allaient vendre moins cher certains vivres, mais ces boutiques n’ont pas ouvert.Je me demande si les maraichers et maraichères de Kuinima comptent pour le gouvernement. »  

Omar Sanou, : « En 2019, je n’ai pas pu payer la scolarité de mes enfants à cause de l’interdiction d’accès au site par les militaires. En 2020, c’est la maladie  de covid-19 qui nous empêche de vendre nos productions.En temps normal, chaque 10 jours, je récoltais 15 sacs de poivron. Avec la maladie et les mesures du gouvernement, j’ai réduit la production. Le mois d’avril, je n’ai vendu que 02 sacs. »

Sanou Mariam de Pala, vendeuse de salade au marché de Kuinima : Au temps fort du coronavirus, j’avais réduit la quantité avec mes fournisseuses parce que le nombre de mes clientes avait fortement baissé. La plupart de mes clientes sont des revendeuses dans d’autres marchés. Or, certains ont été fermés durant des semaines. J’ai entendu parler des aides mais peut-être qu’elles sont toujours en route. J’espère qu’elles vont finir par arriver ici aussi. »

www.libreinfo.net

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