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Tribune: La crise nigérienne et les trois mousquetaires

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Ceci est une tribune Dr. Jean-Baptiste GUIATIN, conseiller des affaires étrangères sur la crise nigérienne

Deux grilles d’analyse peuvent être utilisées pour comprendre les motivations des acteurs : la première est celle de Hans Morgenthau et la seconde est appelée le modèle du politicien investisseur.

Partie I : La grille de Morgenthau et la crise nigérienne

La première grille d’analyse est celle de Hans Morgenthau, célèbre politologue américain, spécialiste des relations internationales. Celui-ci nous affirme que si vous avez une idée de la personnalité d’un acteur, alors vous pouvez comprendre non seulement sa démarche mais aussi le contenu de sa politique étrangère parce que toutes les lois et phénomènes politiques ont leur racine dans la nature humaine. La quête de la puissance – pour lui et son entité politique – est tout ce qui compte, et mérite d’être recherché.

Par exemple, un chef d’Etat joueur, c’est-à-dire prêt à prendre des risques, est toujours à la recherche d’importe quelle gloriole et aura toujours une politique étrangère agressive, expansionniste.

Adolphe Hitler est un exemple illustratif de ce type de dirigeant politique. Il est inutile de dire qu’autant d’acteurs politiques, autant de profils politiques, autant de politiques étrangères.

Quid de Bola Tinubu, Alassane Dramane Ouattara, de Patrice Talon, et de Macky Sall, respectivement présidents du Nigeria, de la Côte d’Ivoire, du Bénin, et du Sénégal, tous prêts à en découdre avec les nouveaux maîtres de Niamey ?

Du point de vue du profil politico-professionnel, les trois premiers ont un point commun : ils sont ou ont été tous des hommes d’affaires prospères. Avant d’être des hommes politiques de haut rang dans leurs pays respectifs, ces trois sont des millionnaires, propriétaires de grosses fortunes dignes d’un classement dans le magazine américain Forbes.

Et cela veut dire tout de leur attitude dans cette crise nigérienne parce que n’est pas riche qui veut, mais qui peut. Aussi longtemps que cette crise apportera un surplus dans leur capital politique individuel, ces trois mousquetaires et leur accompagnateur ne reculeront pas. Alors que gagnent-ils dans la crise nigérienne ? Beaucoup !!!

D’abord, la visibilité médiatique. Juste au lendemain de son élection à la magistrature suprême nigériane, Bola Tinubu tombe sur une occasion en or, une affaire dont le succès lui apportera beaucoup : la crise nigérienne.

Depuis 26 juillet 2023, toute la presse ne parle que son ultimatum lancé aux militaires nigériens. Même la presse internationale, d’habitude peu loquace sur les problèmes africains, ne parle que de la CEDEAO.

Bola Tinubu et ses autres mousquetaires font nécessairement la une des journaux africains et occidentaux. Des africanistes de tous les calibres ont repris du service car il faut des conseillers pour les princes à Washington, Paris, Berlin, Moscou, Pékin, et j’en passe, tout comme Machiavel conseillait les princes de Venice et de Florence au 16ème siècle.

Ensuite, la crise nigérienne a des implications de politique intérieure dans les pays respectifs des trois mousquetaires et leur accompagnateur. Leurs pays ont connu ou connaissent une vie politique agitée.

Si pour le Nigeria l’agitation est une caractéristique naturelle de la vie politique nationale, et la Côte d’Ivoire n’a pas totalement cicatrisé les plaies de sa crise post-électorale de 2011, le Sénégal, lui, semble être dans l’œil du cyclone de l’instabilité depuis qu’un certain Ousmane Sonko, opposant farouche au régime de Macky Sall, a révélé ses ambitions politiques.

Quant au Benin, Patrice Talon est bien déterminé de continuer à museler ses opposants dans l’optique d’une maîtrise totale de la scène politique de son pays.

Alors, la crise nigérienne offre à ses mousquetaires des temps modernes une occasion de détourner leurs opinions nationales respectives de l’agitation politique en cours ou en germination dans leurs pays respectifs. Et ce n’est pas tout !

Enfin, les trois mousquetaires et leur accompagnateur s’attendent à des gains diplomatico-stratégiques dans leurs rapports avec l’Occident. En cas de succès, ils auront marqué des points auprès des grands dirigeants occidentaux.

Nos mousquetaires pourraient gagner, entre autres, une visite d’Etat, un simple coup de fil téléphonique de remerciements et de félicitations, etc.

Partie II : Les politiciens investisseurs et la crise nigérienne

Le modèle du politicien investisseur a été élaboré par Jean-Patrice Lacam en s’appuyant sur les vertus explicatives des notions économiques comme les « notions de marché, d’entrepreneur, de clientèle et de marchandage » (Lacam, 1988) en science politique.

Il est relatif à « la manière dont l’homme politique gère les ressources nécessaires à la conquête ou à la conservation du pouvoir (politique) » (Lacam, 1988). L’intérêt d’un tel modèle est qu’il permet de mieux comprendre « l’action politique individuelle » de ceux qui nous dirigent, c’est-à-dire pourquoi ils font ce qu’ils font.

Voici la quintessence de ce modèle : l’homme ou la femme politique dispose d’un stock de ressources – économiques, sociales, politiques, personnelles, etc. – qu’il active ou désactive de la même manière qu’un chef d’entreprise, d’où l’appellation du politicien investisseur.

Maintenant, venons-en à nos trois mousquetaires et leur accompagnateur !

La guerre a un coût, mais elle fait faire aussi des bénéfices. Autrement dit, la guerre est une activité économique qui peut être lucrative. La guerre peut rapporter gros financièrement parlant, tout dépend de votre stratégie.

Dans le cas d’espèce – la possible intervention militaire de la CEDEAO au Niger, le coût à supporter par nos trois mousquetaires et leur accompagnateur est minimal.

A cause de l’extraversion, ils n’ont pas aucune charge à supporter ni personnellement ni collectivement. Tout sera probablement fourni par la « puissance étrangère » dont l’Union Africaine parle dans son communiqué (LibreInfo, 2023).

Par contre, les gains sont énormes. D’abord, il y a les gains diplomatico-stratégiques dont nous avons déjà parlé. A cela, on peut ajouter le gain financier qui peut être énorme pour chaque acteur en cas de victoire.

Prenons le cas de la guerre en Irak déclenchée par George W. Bush en 2003. Après la victoire et la chute du régime de Saddam Hussein, le pétrole irakien a été partagé entre les entreprises américaines, excluant de facto les entreprises des pays occidentaux comme la France qui s’étaient opposés à la guerre.

Il fallut l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence française pour que la France fît un revirement à 180° avant de se voir inviter à la table du dîner du pétrole irakien.

Il faut noter que ces entreprises américaines bénéficiaires du partage du pétrole irakien ont été d’une manière ou d’une autre proche de l’administration Bush, tant l’osmose entre le politique et l’entreprise est réelle aux Etats-Unis.

Revenons au cas nigérien. Le Niger est l’Irak de l’Afrique occidentale francophone. En effet, il dispose d’énormes ressources minières ou minéralières comme l’uranium, des ressources pétrolières, toute chose qui suscite tant de convoitise et peut constituer un énorme gâteau à partager en cas de victoire.

Pour rappel, il faut faire remarquer la France observe une certaine forme de forte dépendance vis-à-vis de l’uranium nigérien pour le bon fonctionnement de son industrie nucléaire.

Comment le possible gâteau nigérien pourrait être partagé ? Après la victoire, il ne fait aucun doute que les vainqueurs et leurs alliés vont se récompenser à travers les gros contrats juteux à distribuer entre entreprises liées et/ou affiliées à chacun des trois mousquetaires et leur accompagnateur.

Les ressources économiques ainsi engrangées seront recyclées en politique à travers les processus électoraux dévoyés par le rôle excessif de l’argent dans la mobilisation des électeurs.

Plus d’argent veut donc dire plus de capacité de mobilisation de l’électorat dans son propre pays, et donc plus de chance de conserver le pouvoir souvent chèrement acquis. C’est la loi de l’interchangeabilité des ressources en politique (Médard, 1991).

En conclusion, nos trois mousquetaires et leur accompagnateur n’ont pas réinventé la roue de l’ingénierie politique. Ils se contentent donc de se comporter comme les princes du Moyen-Age en Europe. En effet, ceux-ci ne reculaient devant rien pour étendre leur territoire, accroître leur puissance, et briller de leur gloriole. Même si cela en coutait trop à leurs populations.

Dr. Jean-Baptiste GUIATIN

Conseiller des affaires étrangères

Fulbright 2016

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