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Décès de ‘’Na’Mbouè’’ à 105 ans : Un Trésor Humain s’en est allé

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Au petit matin du jeudi 25 avril dernier, la vieille Kanzié Kanssan Ezambouè, affectueusement appelée ‘’Na’Mbouè’’ par les siens, a répondu à l’appel des ancêtres, surprenant son beau monde. Un baobab centenaire (105 ans) s’est ainsi écroulé, laissant tout un grand vide autour de lui, tant la vie de ce Trésor Humain aura vraiment impacté. Témoignages exclusifs.

Pour plus d’un, à Assô, un quartier de Doudoulcy, village de la commune de Didyr, la vie ne sera plus la même après le 25 avril 2024, jour du décès de Kanzié Kanssan Ezambouè, ‘’Na’Mbouè’’, à l’âge de 105 ans. L’on ne la verra donc plus sous le tamarinier, ni à l’angle de son salon où elle aimait s’asseoir.

Dans ces lieux habituels, elle brillera dorénavant par son absence. Elle manquera grandement à toutes ces personnes qui fréquentaient sa cour, ses endroits. «Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé», disait le poète Alphonse de Lamartine.

Mais, heureusement pour Na’Mbouè, de par son modèle de vie, c’est-à-dire hautement humain, beaucoup de ses proches, de tous ceux et toutes celles qui ont eu affaire à elle, ne l’oublieront pas de sitôt tant elle aura positivement impacté son environnement. Mais, au juste, qui était-elle et quelle vie a-t-elle mené toutes ces années sur terre ?

«Na’Mbouè, une maternité tardive»

Née au lendemain de la Première Guerre Mondiale, vers 1919 à Imouga, ’Na’Mbouè’’, dont on pleure aujourd’hui la disparition, a connu les travaux forcés de la période coloniale. Plus tard, quand elle s’est mariée, Dieu ne lui a pas vite donné des enfants. Elle a en effet vécu pendant longtemps avec son mari Bassolma Bazongo, avant d’avoir des enfants. Elle a eu au total cinq enfants dont 3 garçons (Obo, Otiga et Ochié) et deux filles, Kanzongo Kessan Madeleine et Kanzongo Nébili Angelina. Les trois ne sont plus de ce monde, tout comme son mari.

Angelina Nébili Kanzongo/Bengaly, benjamine de la défunte
Angelina Nébili Kanzongo/Bengaly, benjamine de la défunte

Il ne reste plus que ses deux filles dont la benjamine, Angelina Nébili Bengaly/ Kanzongo qui en sait beaucoup sur la vie de sa mère. «Ma mère n’a eu ses enfants tôt. Elle a eu ses enfants tardivement. Elle est venue rester avec mon Papa, elle n’enfantait pas. Entre-temps, Dieu lui a donné cinq. Moi, je suis la benjamine. Moi, j’ai connu ma maman déjà vieille», confie-t-elle. Mais, aujourd’hui, Nebili est loin d’être la seule à pouvoir témoigner sur bien des aspects de la vie humaine qu’a menée Dame Na’Mbouè.

«Na’Mbouè, une femme courageuse et battante jusqu’à 100 ans»

En termes de courage et de combativité féminine, Na’Mbouè a été un exemple, elle qui a participé aux travaux forcés pendant la période coloniale. Elle était, comme diraient certains une ‘’femme-homme’’, une brave femme. «Ma mère était une femme courageuse et battante. Maman ne s’est jamais assise. Elle ne s’asseyait jamais. Elle aimait beaucoup travailler. Même quand elle avait pris de l’âge. Maman a atteint les 100 ans mais elle faisait toujours le tour : elle partait en brousse, elle avait son petit champ. Entre-temps, quand bien même, elle ne pouvait plus bien se déplacer, elle pouvait s’asseoir à même le sol pour tirer l’herbe. Et c’est moi qui lui faisais souvent des reproches. Je lui disais : il faut laisser, c’est nourriture qu’on ne peut pas te donner ou quoi… Elle me faisait savoir toujours de la laisser faire parce que, le jour qu’elle va s’asseoir, ce sera fini : elle ne pourra plus se lever, qu’elle faisait cela pour pouvoir continuer à faire des mouvements», explique Nebili Bengaly/Kanzongo.

«Pour moi, c’était une grand-mère battante toujours prête à prendre soin des autres et à aider», a ajouté pour sa part Sophie Kanzongo.

«Na’Mbouè, une femme franche, directe et rassembleuse»

Na’Mbouè savait être directe et franche pour bien éduquer et rassembler autour d’elle. C’est un trait de son caractère apprécié par sa fille Nebili Kanzongo : «j’appréciais vraiment sa franchise. Elle n’aimait pas qu’on parle du mal de quelqu’un devant elle. Elle aimait me dire en Gourounsi : Quand tu vas chez quelqu’un, le bien que cette personne t’as fait-là, c’est de cela que tu dois parler. Si cette personne t’as fait du mal, tu ne dois pas parler de ça, tu dois garder cela pour toi (…) aussi, si elle se rendait compte que j’ai fait de la bagarre avec une amie, elle était beaucoup dérangée. Donc, elle va attirer mon attention et me dire : appelle-la, demande lui pardon. Quand Je lui disais si c’était elle qui avait tort ? Elle disait non et poursuivait par : l’essentiel c’est de garder les liens, appelle la, vous allez échanger et repartir sur de nouvelles bases. Elle n’aimait pas du tout qu’on laisse tomber une relation». 

«Les vacances quand on partait au village, on allait rester à côté d’elle et si on faisait des bêtises, elle nous disait qu’à leur époque, eux ils respectaient les parents, mais de nos jours, les enfants sont devenus autres choses et qu’il faut crier pour les faire entendre raison. Elle me disait de rester toujours une bonne personne», témoigne sa petite fille Sophie Kanzongo.

«Na’Mbouè, une femme aimante, gentille, serviable»

Etre directe et franche ne rimait pas avec la méchanceté et la haine d’autrui chez Na’Mbouè.

Au contraire, elle était très gentille, aimait les gens et était serviable autour d’elle. Et presque tout le monde lui reconnaît ces qualités humaines.

«Elle était vraiment gentille et très serviable. Elle n’a fait du mal à personne. Elle était très dévouée au service des autres. Moi-même quand je récoltais mon gombo, c’est à elle que je partais remettre pour qu’elle déchire, arrange ça. Elle était aussi très propre. Quand elle enlevait de l’eau avec une calebasse pour te donner, tu pouvais avoir envie d’avaler la calebasse tellement elle était propre. Bref, c’était une femme exceptionnelle», confie Claire Bakoane/Bado.

Sophie Kanzongo, petite fille de la défunte
Sophie Kanzongo, petite fille de la défunte

Et ce témoignage confirmatif de Sophie Kanzongo : «Pour moi, c’était une grand-mère adorable, gentille, accueillante, patiente. Elle nous faisait toujours rire. Je l’aimais bien et elle m’aimait aussi. »

«Elle a beaucoup aimé la famille. Ce qui fait que dans le village, il y a eu des hommes même qui ont pris leurs filles comme ça lui donner à cause de sa gentillesse. Souvent, il y a des jours quand elle préparait son tô pour aller dans son champ, elle pouvait laisser un petit plat dans le champ du voisin pour qu’il mange et continue ses travaux. C’est un côté que beaucoup de gens parlaient dans le village et en parlent toujours. Cela fait qu’à sa vieillesse, quand bien même qu’elle n’avait plus de force pour cultiver, son grenier était toujours plein parce que les gens venaient le remplir pour elle», a conclu sa benjamine Nebili sur ce chapitre de sa vie.

«Maman et Moi : ma conseillère, des complices …mais parfois des rapports tendus»

A écouter Mme Bengaly, sa mère qu’elle a dû quitter un peu tôt pour raisons d’études, a été toujours sa conseillère. Elle se referait toujours à elle au village quand elle devrait gérer de situations dont elle ne maîtrisait pas les tenants et les aboutissants.

Son témoignage : «Nos rapports ont toujours été bons. On se comprenait vraiment bien puisque quand il y avait des activités au village, je faisais recours à elle pour savoir comment me comporter. Comme j’ai quitté le village à partir de CM2, il y a des choses que je ne maîtrisais pas. Et je me référais toujours à elle pour avoir son avis, ses conseils. Donc, de ce point de vue, nous étions des complices».

Mais, tout ne pouvait pas être toujours rose entre Dame Na’Mbouè et sa benjamine chérie. Il y a eu quelque fois, des moments de tension entre elles. «Nos rapports ont été parfois tendus quand elle avait ses crises de maladies et entre-temps elle refusait de venir à Ouagadougou, cela m’énervait, je parlais, je n’étais pas contente, on veut t’aider, c’est toi-même qui refuse de venir…bon !…peut-être qu’elle avait ses raisons… peut-être qu’elle ne voulait pas venir nous créer des problèmes, étant donné que mes frères étaient décédés et elle ne voulait pas descendre chez moi. Même quand elle restait au village et puis je faisais déplacer le Major, souvent les produits mêmes elle refusait de prendre. C’est en ce moment-là, en tout cas, on n’arrivait pas à s’entendre là-dessus».

«Ses habitudes alimentaires ont évolué avec le temps »

Mais, de quoi aimait se nourrir notre chère Na’Mbouè pour pouvoir traverser toutes ces saisons sèches et pluvieuses et franchir ainsi la barre des 100 ans ?

 «Comme tout bon Gourounsi, elle aimait le tô avec la soupe du poisson. A partir d’un certain âge, comme elle n’avait plus la force comme ça, moi j’achetais tout temps son poisson envoyer. Elle aimait ça avec le tô. Elle aimait aussi le riz bien fait, sinon elle ne mangeait pas. Avec le temps, elle a commencé aimer des choses comme macaroni, les biscuits, le poisson frit, l’attiéké, bref, ses envies étaient devenues nombreuses. Etant d’une famille d’éleveur, elle a beaucoup aimé aussi le lait. Comme on avait les vaches à la maison, le lait ne manquait pas. A l’époque, elle adorait le lait caillé avec le couscous. Avec le temps, le lait se faisant rare, elle était devenue comme un enfant et chaque fois, elle envoyait payer des bonbons, des biscuits», nous situe Nebili Bengaly/Kanzongo sur les habitudes alimentaires de sa chère mère.

«Elle était aussi une bonne cuisinière et elle faisait de la bonne pêche au village. Elle venait toujours avec beaucoup de poissons qu’elle faisait fumer pour ses sauces», a complété Sophie Kanzongo.

«Un grand vide…la vie ne sera plus la même»

Aujourd’hui avec sa disparition et au regard de la qualité de la vie humaine menée, Na’Mbouè laisse manifestement derrière elle un grand vide, tout comme quand un vieux baobab s’écroule.

«Elle laisse un grand vide autour de nous. La vie ne sera plus la même. Quand je me rendais dans la cour, j’allais directement vers elle, dans sa maison où son lit était toujours dans le salon, à l’angle de la maison, où elle s’asseyait toujours. Donc, quand je descendais, je me dirigeais toujours vers là-bas, quand j’arrivais c’est la première personne à qui je parle d’abord, je cause avec elle, je m’acquiers de sa santé. Maintenant, ce ne sera plus pareil. Ce sera vraiment un grand vide», assure Nebili Kanzongo.

«Elle me manque fort. La dernière fois que je l’ai vu c’était le dimanche, trois jours avant son décès. Comme elle souffrait on n’a pas pu parler. Je l’ai fait un bisou sur le front et je l’ai fait coucher et nous lui avons dit au revoir. Dja c’était la dernière fois. Ainsi va la vie», confie Sophie Kanzongo.

Vraiment, ainsi va la vie, même pour des Trésors Humains comme Na’Mbouè. Qu’elle repose éternellement en paix aux côtés des ancêtres et sous la terre libre de Doudoulcy !

Martin Philippe

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