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[Entretien] La réconciliation est à mon avis trop ambitieux si on veut retourner jusqu’en 1960

Burkina Faso Réconciliation Nationale Opposition Politique Melegue Traore
Melegue Traore,ancien President de l'assemblée Nationale, Président du Centre parlementaire panafricain

Depuis les échéances électorales du 22 novembre 2020,il ne s’est plus exprimé officiellement sur les grandes questions politiques en cours notamment, la reconfiguration du paysage politique  burkinabè, l’occupation de l’opposition par son parti le CDP, la réconciliation nationale et la sécurité. Dans un entretien accordé à Libreinfo.net, le Président du Centre parlementaire panafricain, Melegué Traoré donne sa lecture de l’évolution des grandes questions de l’heure. 

 

Propos recueillis par Albert Nagreogo

Libreinfo.net : Quelle lecture faites-vous des dernières élections au Burkina Faso avec les dénonciations de fraudes et les insuffisances constatées dans l’organisation de ce scrutin ?

M.T : Ce n’est pas vraiment nouveau. On ne se fait pas confiance dans la classe politique au Burkina, en tout cas en ce qui concerne les élections. Les dernières élections ont eu leur part de dénonciations et de mon point de vue l’acte s’est fait sans violence alors qu’autour de nous on voit souvent des élections avec des morts à la clé. Et je dois dire que, généralement, depuis les premières grandes élections qui datent de 1957, on n’a jamais eu des élections sanglantes au Burkina Faso. En ce qui concerne les fraudes, il est difficile de se prononcer parce qu’on n’a pas pu présenter les preuves mais il y a eu des soupçons très fort sur ce plan. Mais je crois que dans tous les cas, le MPP aurait gagné les élections, étant donné la différence de moyens entre ce parti et le reste des autres formations.

Li : Etant cadre du CDP, avez-vous eu le sentiment à l’avance que le MPP allait gagner ?

M.T : Oui mais ce n’est pas en tant que cadre CDP, mais en tant que politologue. Je ne vois pas bien comment nous auront pu gagner ces élections, mais nous auront pu avoir des résultats bien meilleurs. Nous avons eu 20 députés contre 18 dans la législature précédente, ce n’est pas un grand exploit. Mais c’est vrai que les problèmes internes du parti expliquent aussi les résultats qu’on a eus. Les problèmes internes du CDP ont beaucoup joué sur les résultats.

Li : Le score de Zéphirin Diabré, l’ancien Chef de file de l’Opposition qui est arrivé 3ème à la présidentielle, vous étonne-t-il ?

M.T : Franchement cela m’étonne. Parce que Zéphirin est une forte personnalité. Il avait bien préparé la campagne, il avait pleinement affiché le fait qu’on constitue un bon tandem CDP et UPC. Mais je suis surpris pour dire la vérité. En tout cas je suis surpris par le score de l’UPC et de Zéphirin.

Li : Vous vous attendiez à un second tour à la présidentielle ?

M.T : Tout le monde s’attendait à un second tour. Même les gens du MPP malgré ce qu’ils disent. Tout le monde s’attendait à un second tour. L’opposition avait des candidats de taille avec Kadré, Zéphirin et Eddie. On s’attendait tous à un deuxième tour.

Li : Pourquoi cela n’a pas marché alors ?

M.T : C’est peut-être que nous avons présumé de nos forces. Aucun d’entre nous ne soupçonnait que le MPP avait tant de moyens. Et ce sont les moyens qui ont fait la différence.  Il y a par exemple ces dons en véhicules. Au CDP on a donné des voitures depuis 1991 aux élections mais ce sont des véhicules qui étaient destinés aux structures pas à des individus. Or cette fois des véhicules ont été donnés à des particuliers. Je crois que nous ne devons pas passer tout notre temps à dire qu’ils ont triché. Réellement, ils ont préparé la campagne beaucoup mieux que nous. Ils l’ont préparé pendant 2 ans. Il y avait une cellule MPP dans chaque rue, aucun autre parti n’a fait cela.

Li : Les élections de 2025 s’annoncent encore plus ouvertes ?

M.T : Est-ce que ce sera plus ouvert ?Non. Attendons de voir. Je peux vous citer des chefs d’Etat qui juraient qu’ils ne feraient pas un troisième mandat, mais qui l’ont fait. On est en Afrique, attendons de voir. Connaissant cependant Roch je ne pense pas qu’il va se dédire. Mais je suis assez intelligent pour savoir que ça peut arriver.

Li : Donc pour vous, un troisième mandat du président Roch Kaboré n’est pas à exclure ?

M.T : Si on vote la nouvelle constitution qui nous ait proposé, non pas comme une révision mais comme une nouvelle constitution, il a le droit encore de se présenter. Regardez en Côte d’Ivoire, l’opposition auraient pu insister pour que ce soit une révision de la constitution pas une nouvelle constitution.

Li : Le CDP après plusieurs années au pouvoir, finit par occuper le fauteuil de chef de file de l’opposition. Est-ce que Mélégué Traoré pouvait imaginer cela un jour ?

M.T : Franchement non. Je ne crois pas parce qu’on était tellement implanté que même les réformes qu’on a faites à partir de l’hémicycle alors que j’étais le président de l’Assemblée nationale, étaient vraiment des cadeaux qu’on faisait à l’opposition. L’opposition n’était pas à l’époque en mesure d’obliger le CDP à changer le mode du scrutin. Changer le mode du scrutin amènerait plus de force à l’opposition et c’était l’un des prix à payer.

Li : Blaise Compaoré doit-il continuer à régler le problème du CDP, voire de l’opposition depuis Abidjan puisqu’il est le président d’honneur du CDP  qui est aujourd’hui Chef de file de l’opposition ?

M.T : Non. Parce que je ne crois même pas que cela rend service à Blaise Compaoré. C’est une manœuvre interne au dernier congrès qui à emmener cette histoire. C’était clair que Blaise Compaoré serait le président d’honneur, on n’avait même pas besoin. Mais la résolution qui nous avait été proposée à l’époque était à dessein pour que Blaise continue à être le centre du parti. Il n’est plus sur place et ne connait plus les réalités d’ici. Je crois que Blaise doit rester au-dessus. Je ne crois même pas que ce soit dans l’intérêt de Blaise de descendre dans l’arène.

Li : Comment vous analysez aujourd’hui l’entrée de Zéphirin Diabré dans la majorité présidentielle ?

M.T : Ça c’est un sujet complexe. L’UPC est libre comme Zéphirin lui-même l’a dit, c’est sa souveraineté. En tant qu’organisation sociale, l’UPC a le droit d’aller là où elle veut, de se créer des alliances qu’elle veut. Cela ne veut pas dire que c’est forcément l’idéal. Parce que dans l’opposition on était bien parti avec Zéphirin qui a représenté une force. Le fait que l’UPC soit partie a vraiment déstabilisé l’opposition. Aujourd’hui l’opposition au Burkina se limite au CDP comme force vraiment significative. L’opposition c’est le CDP et le CDP c’est l’opposition.

Li : L’ADF-RDA n’est quand même pas une force ?

M.T : L’ADF-RDA, c’est la gloire du passé. Le premier parti politique du pays si on met de côté l’Union voltaïques qui a été créé en 1946. Il y a beaucoup de gens dans les villages qui sont restés fidèles à l’ADF, ce qui signifie qu’elle a une véritable identité, mais ce n’est plus une force capable de menacer le pouvoir.

Li : Zéphirin Diabré à la majorité présidentielle. Pour vous, est ce que c’est de l’opportunisme ou c’est la realpolitik ?

M.T : C’est de la realpolitik. Je ne pense pas que c’est de l’opportunisme. Vous avez remarqué que depuis 1957 lors de nos premières élections législatives, on ne connait pas beaucoup de gens qui ont fait deux tentatives de devenir Chef de l’Etat et qui le devienne un jour. Si Zéphirin un jour était élu, ce serait vraiment un grand changement.

Li : Est-ce qu’il a une chance encore d’être un bon candidat ou d’avoir un bon programme en 2025 ?

M.T : Absolument, je pense que Zéphirin en 2025 sera un candidat redoutable bien plus fort que ce qu’il est actuellement.

Li : Est-ce que cela n’est pas conditionné aussi par la réussite de sa mission sur la Réconciliation nationale ?

M.T : Je ne crois pas. La réconciliation est un sujet important. Qu’il le réussisse, j’ai un sentiment partagé là-dessus. Parce que la réconciliation est, à mon avis trop ambitieux. Franchement parlant, si on veut retourner jusqu’en 1960, cela va prendre du temps avant de pouvoir se réconcilier.

Li : Que pensez-vous de Isaac Zida et Djibril Bassolé qui entrent dans la majorité présidentielle ?

M.T : Cela est lié à la loi sur le statut de l’opposition. Mais les révisions successives de cette loi lui ont donné un tout autre sens. Aujourd’hui on oblige les partis à choisir entre l’opposition et la majorité. Par conséquent tous ceux qui n’ont pas envie de siéger avec le CDP vont se retrouver avec la majorité. Jean Hubert Bazié l’a bien expliqué dans l’une de ses interviews récentes sur une radio de la place. Un facteur supplémentaire est qu’en Afrique, on choisit toujours le côté de celui est le plus fort. En février 1996, il y avait plein de partis autour l’ODPMT mais qui n’étaient pas de la majorité.  Conséquence, on a fini par les cibler et créer un grand parti qui s’appelle le CDP où on a quasiment toutes les forces politique à part quelques groupes comme le PAI qui n’ont pas adhéré. Tels que c’est parti, on pourrait très bien avoir demain un grand parti qui naisse de la fusion entre le MPP et toutes ses forces autour actuellement, en tout cas une partie de ces forces.

Li : Aujourd’hui, il y a une troisième voie qui se dégage avec le constitutionnaliste Abdoulaye Soma, à savoir l’Opposition non affilié (l’ONA) ?

M.T : La constitution n’oblige pas les partis à s’affilier. La loi n’oblige pas mais la loi crée de facto une obligation pour les partis d’aller dans l’un ou l’autre camp. Ceux qui sont entre les deux camps sont les non affiliés.

Li : Ils ont donc tort alors ?

M.T : Pas qu’ils ont tort, c’est leur liberté.

Li : Mais puisqu’ils veulent être invité au débat ?

M.T : C’est normal et cela ne les empêche pas d’être dans le débat. Mais ils sont très peu impliqués dans le débat structuré. Il y a un débat structuré autour de la mouvance et de l’opposition. Entre les deux, c’est très difficile de s’affirmer. Soma est une personne très intelligente, forte mais la difficulté est que pour s’affirmer dans une situation aussi bipolarisée, c’est difficile.

Li : Est-ce qu’il n’est pas temps de réviser cette loi ou de l’abroger ?

M.T : Laquelle des lois ?

Li : Celle qui les oblige à être de la majorité ou de l’opposition ?

M.T : La loi ne les oblige pas. La loi voulait qu’ils soient dans l’un ou l’autre camp. Mais c’est la sociologie politique à partir du moment où vous avez déjà deux forces face à face. Tous ceux qui ne sont pas dedans sont coincés, en quelque sorte au milieu.

Li : Il y a des gens qui pensent qu’on est en train d’aller vers un parti unique. Est-ce que vous craignez qu’un jour l’opposition disparaisse ?

M.T : Je ne pense pas qu’il y aura un parti unique au Burkina. Le jeu est trop ouvert à la base pour qu’il y ait un parti unique actuellement. Mais on peut avoir un parti ultra dominant.

Li : Bala Sakandé souhaite que le nombre de parti politique soit limité. Etes-vous de cet avis ?

M.T : Je suis d’accord avec lui. Qu’est-ce qu’on fait avec 150 à 200 partis politiques au Burkina. Ce ne sont même pas des partis politiques mais souvent des pseudos partis. C’est-à-dire qu’il suffit que quelqu’un décide de créer un parti, il le crée. Même si c’est avec son cousin et sa nièce, c’est suffisant. C’est un multipartisme complètement débridé, c’est-à-dire qui ne rend pas service au pays. Tous ces partis ne correspondent pas à un projet sociopolitique. Ce n’est pas pour promouvoir un modèle économique et social. Ça part toujours des aspirations personnelles. Pour moi, c’est de l’agitation ; ce ne sont pas des partis politiques. Ce ne sera pas la première fois que le Burkina expérimente la limitation des partis politique. Dans notre constitution de 1977, il était écrit que seul trois partis doivent être reconnus. Et après l’élection de 1978, il n’y a eu que les trois partis qui avaient fait les meilleurs résultats aux législatives qui ont été retenus. C’est le coup d’Etat du 25 novembre 1980 qui a mis fin à cela sinon c’est une expérience qu’on a déjà faite.

Li : Depuis Salif Diallo, on voit qu’à l’Assemblée nationale il y a une tendance au consensus qui se développe.

M.T : Oui, mais c’est dû au rapport de forces. Et aujourd’hui, c’est le MPP qui est le gagnant dans ce rapport de forces.

Li : Est-ce que vous pensez que c’est bien pour une démocratie de procéder par des consensus à chaque fois ?

M.T : Il y avait un courant au début des années 1960 qu’on qualifiait de socialisme africain qui était incarné par Senghor. Ce courant expliquait que la démocratie tel qu’elle est faite en l’occident ne fait pas partie de nos traditions. Le consensus était de rigueur. Cela ne veut pas dire que lors des débats, il n’y avait pas de contradictions. Cela veut dire simplement que quand un problème nait on débat. On parlait à l’époque de débats sous l’arbre à palabre. Quand vous avez un pays où il n’y a pas de l’eau, de routes, quels peuvent être les programmes des partis si ce n’est pas pour creuser des forages, ou faire les routes. Conséquence, à l’Assemblée nationale il y’a une part de consensus sur ces questions.

Li : Après le premier quinquennat de Roch Kaboré, pensez-vous qu’il y ‘a eu véritablement une rupture dans le système de gouvernance au Burkina ?

M.T : Je ne crois pas,il n’y a eu de rupture. On ne peut pas avoir de rupture parce que les premiers responsables du MPP, c’était les premiers responsables du CDP aussi. Est-ce que Roch a changé parce qu’il est devenu MPP ? C’est la même personne. Sinon la base doctrinale aujourd’hui du pouvoir, c’est exactement la même que celle qui existait avec Blaise Compaoré.

Li : Quels sont pour vous les forces de Roch Kaboré parce que dans son premier quinquennat on a entendu des gens dire que c’est un président diesel ?

M.T : Il a ses particularités. C’est quelqu’un qui encaisse beaucoup. Moi je le connais depuis sa 6e, il encaisse beaucoup mais quand il a une conviction forte il la maintient. Il est très transparent sur un certain point et cela devient de la vulnérabilité. Tout le monde peut aller vers lui et c’est clair que ça c’est une force. Mais comme je l’ai déjà dit dans un journal cela peut devenir une faiblesse.

Li : Sa principale faiblesse c’est quoi ?

M.T : Sa principale faiblesse, c’est qu’à un moment donné on a eu l’impression qu’il n’avait pas de vision. Dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, il a fait une affirmation forte sur cette question capitale en disant pas de négociation avec les terroristes. Ça c’est une vision claire et nette mais avec les derniers développements on ne sait plus si on va négocier avec les terroristes ou pas. Je ne suis pas en train de dire que c’est bien ou que c’est mauvais quoique j’ai ma position personnelle là-dessus. Ma position personnelle a toujours été de dire on ne négocie pas mais j’ai aussi ajouté dans toutes mes interviews que si on doit négocier, il faut déterminer avec qui on négocie et sur quoi on négocie. Juste pour dire qu’à mon avis Roch a réussi un certain nombre de choses mais cela aurait pu être beaucoup mieux.

Li : Le président Kaboré a reconduit son premier ministre Christophe Dabiré. Est ce qu’il ne pouvait pas trouver mieux que Christophe Dabiré. ?

M.T : Je ne sais pas ce que vous appelez mieux parce qu’on a une élite tellement nombreuse et tellement forte que le président a les mains libres dans ce domaine pour choisir. Je n’ai rien contre Christophe Dabiré, c’est un ami à moi. Je pense qu’il présente exactement le type d’élite qu’on a. Il est tout à fait représentatif du type de cadres que nous avons actuellement dans le pays.

Li : La réconciliation nationale est- elle nécessaire au Burkina ?

M.T : Fondamentalement oui. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui pensent que ce n’est pas une urgence, que ce n’est pas une nécessité. Ce qui est sûre, c’est qu’on se porterait mieux en étant réconciliés qu’avec tous les contentieux actuels. Maintenant je ne suis pas certain qu’en voulant faire une réconciliation globale de 1960 jusqu’aujourd’hui soit le meilleur calcul.

Il vaut mieux être plus méthodique et concentrer nos efforts sur quelques points clés. Quand on va finir de régler certains contentieux, on pourra revenir sur d’autres points. Imaginer qu’on peut tout d’un coup régler les questions de crime de sang, de crime économique et de l’occupation des terres n’est pas raisonnable. Je suggérai qu’on s’en tienne à un certain nombre de points. C’est trop ambitieux à mon avis, si on réussit tant mieux mais je pense que c’est trop ambitieux. L’année dernière au mois de mai j’avais fait un article dans les journaux qui était intitulé « retour à la question communautaire au Burkina Faso ». L’idée de ce projet était d’organiser un forum communautaire parce que les communautés ne se connaissent même pas. Je pense que dans ce sens-là la Réconciliation est nécessaire

Li : Comment réussir la réconciliation nationale si elle est nécessaire ?

M.T : Il faudrait d’abord la faire sans passion et le plus rationnellement possible. Aller de manière méthodique tel que Zéphirin Diabré l’a commencé est bien. Être méthodique, ne pas s’imaginer qu’on va radicalement tout réconcilier.

Li : Vous dites que la méthode de Zéphirin est la bonne ?

M.T : J’ai dit les premiers pas. Je suis d’accord avec lui sur les premières démarches, il ne fait pas de grande déclaration sur la nécessité de la réconciliation. Je ne dis pas qu’il ne fait pas des erreurs, nous faisons tous des erreurs. Pour le moment, j’apprécie ce qu’il fait. Au-delà des réserves que je viens de faire sur la taille de la mission de la Réconciliation.

Li : Des gens parlent de justice transitionnelle, d’autres de justice classique, certains s’en tiennent au tryptique « vérité, justice, réconciliation ». Quel est pour vous la formule appropriée ?

M.T : Pour moi tout ça, ce sont des mots. Vous savez que les intellectuels aiment les mots. Mais il y a des questions sur lesquelles on ne peut pas éviter la justice classique. Quand un dossier a trop duré comme les dossiers Thomas Sankara, Norbert Zongo, il est très difficile de passer l’éponge là-dessus. Même en termes de justice transitionnelle, ça va être difficile, donc il y a des dossiers sur lesquels je ne crois pas qu’on puisse éviter la justice transitionnelle.

Me Hermann Yameogo a fait un long document sur la justice transitionnelle parce que c’est son dada, c’est un peu l’une de ses passions. Donc pour me résumer je crois qu’il faut un peu du tout. Il y a certains dossiers sur lesquels il faut la justice classique, l’opinion n’acceptera jamais qu’on passe dessus. Il y a des dossiers qu’on peut gérer politiquement. Il y a certains où on doit passer par les lois d’Amnistie et il y a la justice transitionnelle. Je ne crois pas que toutes les questions vont pouvoir se régler en six mois.

Li : Le timing donné par le président du Faso n’est donc pas réaliste ?

M.T : Moi je ne suis pas convaincu à cause de l’ampleur des taches qu’il y a à réaliser.

Li : Est-ce qu’on peut faire fi d’un procès de l’insurrection pour aller à la réconciliation directement ?

M.T : Non, vous pensez qu’on devrait juger qui ?

Li : Je ne sais pas, parce qu’il y a un dossier en cours ?

M.T : Laissons le dossier suivre son cours parce que la question de l’insurrection est très passionnelle. C’est très subjectif, il y a des victimes dans tous les camps dans cette histoire. Il y avait un pouvoir qui a duré 27 ans et les gens qui sont nés depuis 27 ans n’ont vu qu’un seul président. A un moment donné tout le monde est blasé. Les gens étaient fatigués de nous, même si on ne l’admettait pas.

Li : Vous parlez du CDP ?

M.T : Oui je parle du CDP, les gens étaient fatigués de nous. En ce sens Oui et leur nier le droit d’exprimer leur opinion n’est pas acceptable. En même temps les dégâts ont été commis par les deux camps pendant l’insurrection. Les gens qui ont tout perdu sont généralement du CDP ou de la majorité, de l’ADF et autres. Finalement tout le monde pour ce genre de problèmes, on devrait pouvoir s’asseoir et discuter sérieusement pour s’en sortir.

La justice transitionnelle peut jouer un rôle dans certains aspects de l’insurrection. Maintenant lorsqu’il s’agit des morts c’est plus compliqué. Si les auteurs sont connus, il faut faire un procès.

Li : Pour la première fois, on a vu Mélégué Traoré assister à une marche dans l’affaire de Yirgou à la place de la révolution. Qu’est-ce qui vous avait motivé et est-ce que vous êtes satisfait du déroulement du dossier ?

M.T : Je ne participais pas aux marches parce que je voyageais beaucoup. Ce qui a amené certains à me reprocher de ne pas me préoccuper du parti. C’était les arguments pour que je ne sois pas reconduit à la tête de l’Assemblée nationale. Sur cette question précise de Yirgou, on ne pouvait pas accepter ce qui s’est passé, pour moi ça dépassait les bornes. On ne peut pas voir des morts et des morts, on a même entendu des gens dire en ville que ce ne sont que des peulhs. Vous imaginez ce que ça signifie dans la République. Ce sont des hommes et ils ne sont pas moins citoyens que vous et moi.

Pour moi ça avait dépassé tout entendement et j’ai décidé cette fois ci de marcher physiquement. Je ne pouvais pas faire tout le circuit mais j’ai marché jusqu’à l’entrée de la cathédrale et c’est là que la presse m’a interviewée. S’il y a plus de Peulhs parmi les terroristes c’est parce que le terrorisme traverse la zone Peulh. Si c’était la zone Sénoufo que le terrorisme traversait, il y aurait eu beaucoup de Sénoufo parmi les terroristes. Cela ne suffit pas pour indexer une communauté. C’est pourquoi je n’étais pas d’accord et que j’ai marché.

Li : On attend toujours la justice sur ce dossier ?

M.T : C’est clair qu’il faut que ça soit juger. Est-ce qu’on peut laisser cela comme ça et faire croire aux burkinabé qu’il y a la justice. Non.

Li : Que pensez-vous du retour des exilés politiques annoncés ? Faut-il organiser la réconciliation avant qu’ils viennent ou est-ce que leur présence est nécessaire pour mener à bien la réconciliation ?

M.T : C’est clair que si les conditions sont réunies, l’idéal serait qu’ils soient là mais il ne faut pas en faire non plus une condition rigide de la réconciliation. C’est vrai que c’est difficile de réconcilier des gens qui ne sont pas là, des gens qui ne se rencontrent pas. Mais quel que soit les efforts à faire, il faut le faire. Pour les exilés, il faut créer les conditions pour qu’ils reviennent. Pour l’ancien chef de l’Etat, on peut penser tout ce qu’on veut de lui mais on ne peut pas nier qu’il a dirigé ce pays pendant 27 ans et que le pays tel qu’il est aujourd’hui dont on est fier c’est lui qui l’a construit.

S’il doit rentrer, il faut le faire rentrer dans les conditions dignes. Les comptes qu’on veut régler à Blaise actuellement n’ont rien avoir avec l’insurrection. Ce sont des vieilles histoires pour certains, il reste au chef d’Etat à trouver ce que j’appelle l’intelligence des faits et des situations et à partir de là voir ce qui est indiqué dans tel ou tel domaine. Il a quand même la chance maintenant de l’existence d’un pôle institutionnel qui s’occupe de la réconciliation avec Zéphirin Diabré et ça peut beaucoup aider le gouvernement.

Li : Est-ce que politiquement, Blaise Compaoré au Burkina ne sera pas « encombrant » pour le régime ?

M.T : Non. Il ne sera pas encombrant. Il est un citoyen qui rentre chez lui et c’est très grave de dire qu’il est « encombrant ».

Li : Politiquement tous les calculs sont permis et tous les calculs sont possibles ?

M.T : Evidemment, c’est la réalité sociale et politique. La réalité c’est qu’on s’est affronter et qu’il y a eu des morts, il y a eu une insurrection etc. Il faut affronter cette réalité, il faut avoir le courage d’affronter la réalité.

Li : Faut-il aussi encourager Isaac Zida à rentrer ?

M.T : Absolument. Pas que Isaac Zida seul.En un an beaucoup de choses se sont passées dont certaines sont vraiment les bisbilles entre les militaires. Je ne sais pas si vous avez lu son livre mais je trouve qu’il va trop loin en jugeant de manière brutale les actes des dirigeants actuels. Parce que si vous lisez bien le livre, c’est comme si ceux qui sont là sont des incompétents. Quand on a dirigé le pays en tant que chef d’un Etat d’exception ont réussi toujours parce qu’il n’y a personne qui vous contrôle. Et parce que vous utilisez la force dans ces conditions. Bien sûr qu’il va rentrer c’est chez lui mais il faut qu’il accepte toutes les conditions et les conséquences qui peuvent en découler.

C’est dans son cas d’ailleurs que les méthodes de Hermann Yaméogo (justice transitionnelle) pourraient marcher, c’est-à-dire on s’assoit et on discute à condition que tout le monde accepte. Mais l’attitude que Zida a quelque fois donne l’impression qu’il se croit le plus intelligent que tout le monde, qu’il va sauver le Burkina. Il n’y a pas de Jésus Christ, il n’y a pas quelqu’un qui viendra un jour sauver le Burkina c’est ensemble qu’on va s’en sortir

Li : Revenons sur la question de la sécurité. Faut-il négocier avec les terroristes pour un retour intégral de la sécurité ? On sait que la France et les pays du G5 sahel ne sont pas sur la même longueur d’onde en termes de négociation. ?

M.T : Laissons les Français de côté, ça ne les regarde pas. Ils sont impliqués c’est vrai. Ça fait partie de leur politique étrangère mais on ne peut pas mettre les burkinabè, les maliens, les tchadiens, les mauritaniens, les nigériens et les français sur le même plan. Ce qui doit compter, c’est ce que nous voulons, ce que les chefs d’Etat du G5 sahel veulent. Ceux qui veulent nous aider, ils vont nous aider.

Li : Sauf que Emmanuel Macron convoque ces chefs d’Etat à Pau et ils y vont tous ?

M.T : Vous savez, il n’y a que les sociétés colonisables qu’on colonise, si on vous domine c’est qu’on peut vous dominer. Rien n’obligeait les chefs d’Etat à aller à Pau. Un chef d’Etat français ne pourrait pas se passer des pays francophones pour le rayonnement de sa politique étrangère. Donc ils ne le font pas pour les beaux yeux des burkinabé ou des nigériens. Là ce sont nos chefs d’Etat qui ne font pas preuve d’imagination à mon avis. On aurait pu trouver une des capitales du G5 Sahel pour le faire. Je crois que ça été maladroit de la part des français et ça été lamentable de notre part.

Li : Au dernier sommet à N’Djamena, on a vu que la COVID-19 a été l’une des raisons avancées pour que le président français ne vienne pas à N’Djamena après les avoir rencontrés tous à l’Elysée ?

M.T : D’abord nos chef d’Etat n’étaient pas obligés d’aller à l’Elysée à la veille du sommet. S’ils y vont, c’est tout cela qui fait que parfois on les juge sévèrement. L’argument de Macron pour ne pas venir à N’Djamena moi ça me fait rire. Franchement vous croyez que si les chinois invitent Macron à Pékin il ne va pas y aller ? Il va y aller, moi je n’ai pas d’état d’âme dans ce domaine, il va falloir qu’on s’organise. Maintenant s’ils veulent nous aider qu’ils nous aident. Et ce n’est pas parce qu’ils veulent nous aider qu’ils nous aident, ils le font parce qu’ils y sont obligés aussi.

Li : Donc, les rapports entre les chefs d’Etat des pays colonisés et la France restent les mêmes ?

M.T : C’est le style qui change, sur le fond non. Vous savez, j’ai commencé ma carrière diplomatique en tant que conseiller à l’ambassade de France à Tunis. C’est là-bas que j’ai commencé en tant que conseiller des affaires étrangères. Quelque chose m’avait beaucoup frappé. Pour qu’un ambassadeur français dans les pays du nord de l’Afrique voit le président, c’est difficile.

Mais ici n’importe quel coopérant français qui vient et veut voir le chef de l’Etat, on le laisse le voir. C’est notre faute d’abord, je ne peux pas dire que rien n’a changé. Moi j’avais beaucoup apprécié la manière dont notre président Roch Kabore s’était exprimé à un certain moment. On disait que c’est l’un des rare, qui n’acceptait pas tout ce que les français disaient. Cela dit, sur le fond ça n’a pas changé mais aussi longtemps que nous n’allons pas travailler pour créer nos propres richesses, nous allons dépendre des français, des américains et des russes etc.

Li : Il y a un sentiment « anti français » qui naît depuis quelques années surtout contre les forces françaises qui sont engagées au Mali, au Burkina et au Niger. Comment vous expliquez ce sentiment ?

M.T : Vous savez le français moyen n’est pas au courant de ce que nous sommes en train de dire là. Le français moyen pense qu’ils sont en train de nous aider et nous sommes ingrats. Ils ne savent pas qu’en dessous il y a des intérêts français. Ils ne savent pas qu’il y a des entreprises françaises ici qui se font des sous. Il y a plein de choses qu’ils ignorent. L’opinion publique française ne sait pas ce qui se passe, donc il ne faudrait pas lui en vouloir. Moi ça ne m’étonne pas, ça va prendre du temps encore avant qu’on ait vraiment les opinions publiques équilibrés sur ces questions.

Li : On voit que dans le cas du financement du G5 Sahel et dans le cas des relations internationales, il y a beaucoup de pays qui ne respectent pas leurs promesses, pourquoi ?

M.T : Pourquoi voulez-vous qu’ils nous aident ? Pourquoi voulez-vous qu’ils nous aiment jusqu’à nous aider ? Si je fais une promesse que je ne peux pas la tenir, je dis que je ne peux pas la tenir. Où est le problème, ce n’est pas une obligation. C’est nous qui devons-nous interroger pourquoi 70 ans après les indépendances, on continue d’aller demander là-bas. Personne n’a la réponse. Nous ne travaillons pas, nous ne produisons pas nos richesses, nous ne savons pas nous défendre.

Vous prenez aujourd’hui un infirmier qui a un peu d’argent, il cherche à acheter une voiture. Même s’il a fait 20 ans en Europe, l’essentiel est qu’il ait la voiture. Les gens raisonnent et vivent toujours au-dessus de leurs moyens. On ne mesure jamais ici, on ne travaille pas rationnellement. Aussi longtemps que ça sera comme ça, on n’aura des problèmes.

Li : L’arrivée de Joe Biden à la maison blanche peut-elle changer quelque chose dans les relations avec l’Afrique ?

M.T : Chez les américains, il y a deux choses, il y a le fond, les axes clés de la politique américaine ne changent pas. Les intérêts américains, il y a un bloc constitutif de ces intérêts à la base qui ne peut pas changer. En revanche le style peut changer et la constitution américaine est écrit de telle sorte que le président a le plein pouvoir sur la constitution. Ce qui fait que la personnalité qui arrive peut changer beaucoup de choses. D’ailleurs on le voit déjà, vous savez pour Trump l’Afrique n’existait pas, il était méprisant, les africains ne l’intéressaient pas. C’est différent pour Biden qui pense avoir de la préoccupation à l’égard des africains. Je répète une fois de plus, on ne vous respectera que si vous vous respectez.

Li : Contrairement à la Chine, d’aucuns pensent que la diplomatie américaine est beaucoup plus militarisée. Est-ce que les africains ont besoin de ça ?

M.T :  Vous croyez que les chinois font des cadeaux. Toutes les puissances ont des intérêts. Si vous voyez une grande puissance faire quelque chose, c’est qu’elle a un intérêt sinon elle ne va pas le faire. Ils sont tous comme ça, j’ai dirigé l’ambassade du Burkina à Washington pendant trois ans et après ça j’ai été dirigé notre ambassade de l’époque à Moscou. Ce qui m’a frappé là-bas, c’est leur comportement. Ils sont tous les mêmes, la Chine et toutes ces grandes puissances sont les mêmes sauf si j’exagère. La Chine fait croire qu’elle est différente mais je ne crois pas. Ils sont comme les américains, ils visent leurs intérêts. La Chine a une politique extrêmement intelligente vis-à-vis de l’Afrique, elle sait que les africains ont des besoins. Si aujourd’hui la Chine parle d’égal à égal avec les Etats Unis ce n’est pas parce qu’on les a aidés de l’extérieur, ils se sont battus, ils ont fait des efforts et des sacrifices pour être là où ils sont. Je crois qu’on doit faire la même chose.

Li : La Chine malgré tout ce qui se dit peut-être considérer comme un espoir pour un continent en détresse ?

M.T : Pourquoi vouloir que la Chine soit notre espoir, tout ce qu’ils font c’est dans leurs intérêts. C’est dans le rayonnement de leur politique étrangère, il faut savoir que tout cela joue sur les votes aux Nations Unies. Donc ce n’est pas un cadeau qu’ils viennent nous faire. Et les chinois quand ils font quelque chose, ils attendent des retombées. Il faut voir qu’aux Nations Unies, ils sont 193 pays. Sur les 193 pays il y a une cinquantaine de pays qui sont africains, ça fait beaucoup pour les votes. Et cela joue de manière plus importante que ce que vous croyez. Cela dit, la Chine n’a pas à être l’espoir de l’Afrique. C’est l’Afrique qui doit être son propre espoir.

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