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[Entretien]Le MPP a aujourd’hui en son sein plein de militants indisciplinés, qui « s’en foutent » du fonctionnement statutaire du parti,Dr Emile Paré

Burkina Faso Politique MPP Emile Paré
Dr Emile Paré, membre du bureau exécutif du MPP, parti au pouvoir chargé de la formation politique

Avant la tenue de son prochain congrès très attendu, le parti au pouvoir, le MPP a déjà sanctionné des dizaines de ses militants de base et d’autres occupant des responsabilités. Ces sanctions sont souvent prononcées au regard de l’indiscipline observée pendant les élections du 22 novembre 2020. Outre ce fait, les querelles de succession à Simon Compaoré, le président du parti, se laisse voir. C’est à croire que le parti est dans une phase décisive de son évolution, va t-il porter un militant plus jeune à sa tête? Comment va se faire la redistribution des responsabilités? Dr Emile Paré, membre du bureau exécutif du parti, chargé de la formation politique donne sa lecture dans cette interview accordée à Libreinfo.net .

 

Propos recueillis par Albert Nagreogo

Libreinfo.net (Li) : Comment se porte Emile Paré après les élections du 22 novembre ?

Emile Paré (E.P) : Emile Paré se porte très bien. Vous savez très bien que depuis ces dernières années, j’ai pris l’engagement de reculer par rapport à la scène politique. Quand vous parlez d’après élections, vous conviendrez avec moi que je n’étais ni candidat aux élections présidentielle, ni candidat aux élections législatives. J’ai participé aux élections pour accompagner les listes de mon parti, pour accompagner le candidat de mon parti, le président Roch Marc Christian Kaboré.

Pendant les élections, j’ai parcouru la région de la Boucle du Mouhoun pour soutenir les candidats du parti. J’ai également parcouru d’autres régions. J’ai dû accompagner également le Président Roch Kaboré à certains meetings et je crois que les résultats ont été à la hauteur des attentes. Et j’avais dit que le président Roch Kabore rentrerait avec près de 60% de voix. Je crois qu’avec 57%, nous sommes dans la fourchette des 60%.

Li : Qu’est-ce qui a fait que vous n’avez pas été candidat ?

E.P : C’est un choix. Je suis de ceux qui pensent qu’il faut laisser la place à la jeunesse, qu’il faut préparer véritablement la relève, parce que moi-même j’ai subi un certain nombre de désagrément lorsque j’étais militant du PDP/PS du Professeur Joseph Ki Zerbo. En son temps, le débat sur le renouvellement de la classe politique et la succession dans les partis politiques était posé. Pendant qu’on luttait pour l’alternance politique contre Blaise Compaoré, on trouvait un peu malsain que certains dinosaures, certains chefs politiques s’éternisent à la tête des partis depuis 20 ans, voir 40 ans.

J’étais de ceux qui souhaitaient le renouvellement de la classe politique. Je dois dire qu’à 63 ans, je suis assez âgé et cela fera 40 ans de vie politique et syndicale. J’ai estimé qu’il fallait quand même être un exemple en mettant un certain nombre de jeunes à la tête des listes de candidature. Dans le Nayala, depuis 2015, que ce soit moi, que ce soit les autres, nous avons cédé très vite et par consensus la place à une jeunesse qui s’était bien battu au niveau du Nayala. C’est la continuité de cet engagement qui a fait que je n’ai jamais cherché à être candidat à l’élection législative.

Li : On a remarqué qu’après les élections, votre parti a sanctionné beaucoup de militants. Est-ce que le MPP se porte mieux aujourd’hui ?

E.P : Se porter mieux c’est trop dire, mais comme le Docteur Salifou Diallo, je suis un stalinien. Un stalinien c’est une discipline de fer d’un parti, c’est celui qui estime que le parti doit fonctionner comme une armée parce que les enjeux sont tels qu’il n’y a pas de place pour la pagaille. Je suis un partisan de la discipline de fer de Lénine et de Staline. Cela unifie et créé un parti fort et discipliné. Donc en tant que staliniens, nous sommes partisans de la sanction lorsqu’il y’a violation des principes disciplinaires. Le MPP étant un parti de masse né très vite pour la conquête du pouvoir a eu effectivement à ratisser large. Ce qui fait que le MPP a aujourd’hui en son sein plein de militants indisciplinés, qui « s’en foutent » du fonctionnement statutaire du parti, qui ne respectent même pas les principes et les décisions de la direction du parti.

Nous étions l’aile radicale qui disait de sanctionner tous ceux qui sont hors de ces principes. Je pense que cela va emmener le MPP à être un véritable parti discipliné, sincère, unis et engagé et qui va résister au temps.

Libreinfo.net : Est ce que les actes d’indiscipline de ces militants ne mettent pas à nu votre propre échec en tant que chargé de la formation politique dans le bureau exécutif ?

E.P : Je ne vais pas parler d’échec parce que le MPP a été créé comme un parti de masse assez large. Simon Compaoré dit à ce propos que le MPP est un bébé qui est né avec des dents crochues. Mais ce qu’il ne dit pas, c’est que c’est un bébé aux dents crochues qui a ramassé des personnes de tous genres. C’est pourquoi très tôt, le secrétariat à la formation politique que je dirige a décidé de créer une école le 31 janvier 2015. Cela pour justement endiguer ces indisciplines, ces déviations dues au faible niveau idéologique et politique des militants.

Je ne crois pas avoir échoué puisque si vous regardez l’indiscipline qui a caractérisé les listes électorales de 2015 et l’indiscipline qui a caractérisé les listes électorales de 2020, il y a eu une progression. Il y a eu moins d’indiscipline cette fois ci, il y a eu moins de crises cette fois ci. Cela est dû à la formation politique que j’ai pu inculquer aux différentes structures du parti. J’ai dit au président Simon Compaoré qu’après cinq ou dix ans de vie du parti, un militant qui n’a aucune attestation de formation de l’école ne pourra pas être candidat du MPP. La formation politique au niveau du centre a eu un impact non seulement sur le succès du parti mais également sur la discipline à l’intérieur du parti.

Li : On a l’impression qu’à l’intérieur du MPP il y a des responsables qui soutiennent des partis politiques créés parallèlement ? 

E.P : Comme je n’ai pas de preuves, je ne peux pas accuser X ou Y. Mais en tant qu’homme politique qui analyse, je constate que certains partis semblent être « financés » ou « soutenus » par des militants du MPP.

Li : Le ver est-il déjà dans le fruit ?

E.P : Oui. Le ver est dans le fruit et nous allons l’enlever parce que nous ne sommes pas aussi des idiots politiques. Parce qu’on peut pousser jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’effectivement cette question puisse éclater. Nous avons une direction du contrôle, un secrétariat du contrôle intérieur du parti. Nous avons eu à interpeler un certain nombre de camarades, nous avons eu à interroger à travers ce secrétariat, un certain nombre de camarades. Il y’en a qui ont assuré ne pas soutenir X ou Y parti. Est vrai ou c’est faux ? Nous avons pris acte de certains engagements. Je me dis qu’avec le temps, les choses vont apparaitre au grand jour, si cela est vrai.

Li : Le président Kaboré a affirmé qu’il est en train de faire son dernier mandat. Ne craignez-vous pas une implosion du parti avec les sanctions et les ambitions qui se révéleront au prochain congrès ?

E.P: Il n’y aura aucune implosion. Un grand révolutionnaire a dit que le parti se consolide en s’épurant de ses éléments opportunistes et dégénérés. Aujourd’hui, le MPP est engagé dans un processus d’épuration de ces éléments dégénérés et je crois que le congrès va revenir sur les fondamentaux du parti. Le congrès va réaffirmer la ligne idéologique et social-démocrate du parti, le congrès va réaffirmer le programme politique pour lequel le parti a été créé.

À partir de ce moment, le congrès risque d’écarter en son sein, ceux qui ne sont pas dans cette dynamique. Moi je ne crois pas que le parti va imploser. Il y’en a qui nous ont dit qu’après Roch Kaboré le parti va exploser mais je ne pense pas.

Libreinfo.net : Le congrès est pour bientôt et on apprend que vous êtes en train de chercher un successeur à Simon Compaoré. Est-ce que vous en avez déjà trouvé ?

E.P: Vous savez, les luttes de succession, moi j’en ai l’expérience. Lorsque nous étions au PDP/PS avec le Pr Ki-Zerbo, la lutte de succession a été engagée et moi j’ai été écrasé très vite. J’ai dû quitter et créer le Mouvement du Peuple pour le Socialisme (MPS).J’ai donc l’expérience des congrès de succession. Si ce congrès apparait comme un congrès de succession à Simon Compaoré, vous allez voir apparaitre les différents courants qui sont autour de Simon.

Et je dois dire que nous, notre rôle est de faire que ce soit un congrès démocratique. On ne peut pas être moins démocratique que le CDP qui a vu le départ des fondateurs du MPP. Pour eux, le CDP était devenu un parti anti-démocratique, une monarchisation du pouvoir avec un seul homme qui dirige le parti. Au MPP, nous allons ouvrir la lutte de succession pour que les jeunes qui sont capables annoncent leurs candidatures. Mais nous allons régler cette lutte de succession dans le cadre statutaire et règlementaire et surtout de façon démocratique. On va voter au congrès.

Li : Simon Compaoré pourrait-il être candidat encore ?

Oui. Simon Compaoré peut être candidat.

Li : Est-ce qu’il l’a exprimé ?

E.P : Ce n’est pas lui qui décide. Il faut que les gens se disent que ce ne sont pas les hommes qui décident. C’est le parti qui te donne une mission, donc Simon Compaoré est toujours dans la lutte pour être à la présidence du parti. D’un point de vue des textes, rien ne l’interdit, mais si le congrès estime qu’il faut passer le témoin aux jeunes, le congrès va en décider. Mais je dois dire que Simon Compaoré peut être réélu tout comme Emile Paré peut-être candidat à la direction du parti.

Li : Vous n’allez quand même pas espérer rajeunir le parti en portant à sa tête un plus jeune militant ?

E.P : Le rajeunissement ne concerne pas une seule personne, le rajeunissement c’est la structure. Si on met un vieux à la tête du parti et que le corps est à 90% jeune, ça peut aller. Mais tout dépend.

Li : Mais où mettez-vous la relève ?

E.P : Non, il y’a une relève que nous sommes en train de former, les gens n’ont qu’à faire leurs preuves. Il faut que nous constatons ceux qui ont la capacité de conduire le parti. Quand on dit capacité de coordonner le parti, c’est de garder sa ligne. Parce que nous les vieux militants de gauche, nous sommes très attachés à la ligne, nous sommes les gardiens du temple et de la ligne idéologique du parti.

Nous n’allons quand même pas donner le parti à un jeune qui va nous chanter le social libéralisme, à un jeune qui va nous raconter des histoires tout sauf la social- démocratie ou qui dit qu’il n’y a pas d’idéologie. Si on arrive à dégager un jeune qui puisse porter la ligne, qui nous garantit la ligne, nous allons soutenir ce jeune sans problème.

LI : Quels sont les noms qui reviennent déjà ?

E.P : Il y’a plusieurs noms qui reviennent mais attendons le congrès (rire). Et puis, vous voyez comment s’expriment sur le terrain les ambitions ?

Libreinfo.net : Récemment on a vu à l’Assemblée nationale le ministre de l’Energie et des Mines, Bachir Ismaël Ouédraogo qui a été contredit ouvertement par le président de l’Assemblée nationale. Comment vous avez vécu « ce clash » ?

E.P : En tant que secrétaire à la formation politique, en tant que membre du bureau exécutif et un vieux expérimenté de la scène politique, je dois dire que dans la forme c’est regrettable. Parce que du point de vue de l’opinion publique, on voit deux jeunes du MPP, deux membres du bureau exécutif qui se contredisent dans le débat. Alors qu’on devait s’attendre à ce que la majorité parlementaire appuie le dossier du ministre qui est de notre exécutif.

Je dis que c’est regrettable dans la forme. Ça aussi, ce sont les insuffisances du fonctionnement du parti et de notre système parlementaire. Parce que classiquement, un ministre du parti doit amener les grandes questions au niveau du parti. S’il ne l’amène pas au parti, il peut l’amener au niveau du groupe parlementaire du parti pour débattre des questions de fond avant de l’apporter à l’Assemblée Nationale ou la contradiction politique est entre l’opposition et la majorité. On n’a pas vu ça. Ce sont les insuffisances de fonctionnement de notre système politique que nous allons corriger. Cela montre quand même qu’il y’a une démocratie interne au MPP. Vous vous souvenez du président Salifou Diallo qui a déjà apporté la contradiction au premier ministre, Paul Kaba Thiéba et au ministre de l’Economie à l’Assemblée nationale.

Ce sont des questions de formes et les députés peuvent véritablement d’apprécier et ou contester les positions de l’exécutif. Ça c’est la forme.

Mais du point de vue du fond, moi en tant que secrétaire à la formation politique appartenant à un parti social-démocrate, c’est l’anti chambre des débats qui s’est annoncée pour le congrès. Parce que le MPP est un parti de masse large où il y’a plusieurs courants. Il y’a des courants qui tirent vers la droite et des courants qui tirent vers la gauche. C’est ça aussi un parti social-démocrate. Et quand vous regardez les positions qui se sont affrontées, ce sont deux positions idéologiques. La position social-démocrate qui veut que la priorité soit donnée à la satisfaction des intérêts des couches pauvres. Ceci est dans notre programme politique (l’électrification entres autres).

Bala Sakandé a défendu la position social-démocrate d’électrification du Burkina Faso. Si vous lisez notre programme, il est bien question de l’accès à l’électricité de tout le peuple. Mais nous n’avons pas encore fait 40% de couverture, nous n’avons pas encore fait 60% de couverture et nous parlons de vendre l’électricité.

Le ministre qui est de l’exécutif est dans une position de négociation avec les institutions internationales, et il est dans une logique libérale de la vision de l’électrification du Burkina Faso : on va produire de l’électricité tout en continuant à servir une partie au peuple. On va vendre une partie pour avoir des devises, parce que nous dévons aller sur le marché libéral de la vente de l’électricité. Des pays comme le Ghana, la Côte d’Ivoire qui n’ont pas encore couvert tout le pays en électricité vende de l’électricité. C’est une philosophie libérale. Je veux dire que c’est l’avant-gout des débats d’option qui vont se mener au congrès. Moi je suis partisan de la social-démocratie et en matière d’électrification du Burkina, la priorité des priorités c’est l’accès à l’électrification de tout le peuple. La question de la vente de l’électricité du Burkina, ça c’est pour satisfaire les institutions internationales. Je suis de ceux qui pensent qu’il est difficile de le faire. Donc c’est la forme qui change mais le fond du débat est là.

Libreinfo.net : Comment expliquer ces divergences au Parlement quand on se dit que la question de l’électrification est dans le programme présidentiel ?

E.P : Ça peut vouloir dire que le parti n’a pas maitrisé la rédaction du programme présidentiel. En 2015, le programme présidentiel a été lu, débattu et adopté au congrès. En 2020, cela n’a pas été le cas. Il est possible que des courants libéraux aient été majoritaires par rapport à certaines options du programme présidentiel. Mais ce n’est pas un problème. Je dois vous dire qu’en 2015 on avait pour objectif 80% de couverture du territoire en électricité. Au bilan, on n’a même pas atteint 30%.  Cette fois-ci, l’option est d’aller à 40% et plus. Il y a donc un choix entre la social-démocratie et le libéralisme pur qui peut se poser.

Je ne dis pas forcement qu’il y a des pressions des institutions internationales. Il y a des conventions avec la Banque mondiale, le FMI, etc. donc on peut avaler ce qu’ils veulent nous dire. Mais ne demandez pas au président de l’Assemblée nationale d’être dans ces négociations. Je me dis que c’est un avant-goût des luttes d’option qui vont se présenter au congrès. Ce n’est pas si mauvais et cela montre aussi l’excellence de l’exercice de la démocratie au sein du parti.

Li : Vous avez reproché au Président Kaboré dans son premier mandat de constituer un gouvernement composé de la société civile. Etes-vous aujourd’hui satisfait de la coloration du nouveau gouvernement ?

E.P : il y a une réduction sensible de la présence de la société civile au niveau du gouvernement. Dans ce gouvernement, on nous dit il y a 25 ministres du MPP plus nos alliés. On peut dire qu’il y a une avancée positive quant au caractère politique du gouvernement. Cependant j’ai des réserves par rapport aux postes qu’on donne à la société civile. Il y a des postes stratégiques, régaliens, socio-stratégiques et le parti qui gagne le pouvoir doit pouvoir les gérer.

Si la société civile doit participer au gouvernement, c’est à travers des postes bien précis qui lui permettent de jouer son rôle. J’ai toujours cité les droits humains, l’action humanitaire. Mais l’industrie, le commerce, l’économie, la défense et de sécurité sont des secteurs qu’un parti qui prend le pouvoir doit gérer.

Si ce sont mes critiques qui ont fait avancer les choses, tant mieux. Dans ce nouveau gouvernement, il y a une avancée positive sur la question d’un gouvernement hautement politique. Mais ce n’est pas encore arrivé. Il faut que le MPP contrôle les postes stratégiques dont j’ai parlé.

Libreinfo.net : Pour certains, s’il y a une nouvelle constitution, le président Kaboré pourrait, s’il le veut, se représenter comme candidat.

E.P : Si je vois un burkinabè qui imagine et qui fait planer la possibilité d’un troisième mandat du président Roch, je vais dire qu’il veut le mal du président. Les questions juridiques ne dépassent pas les questions politiques. Même si le président Roch a la possibilité juridique de se présenter, il n’a pas la possibilité morale et politique de le faire. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

J’aime bien le président et je veux qu’il prenne sa retraite à Zorgho, à Tuiré ou à la Patte d’oie. Moi je ne veux plus chasser un deuxième président qui va aller cette fois ci au Togo chez Sika. Donc, je ne pense même pas que si on adopte une nouvelle constitution, Roch va même penser se présenter. Je pense même qu’une nouvelle constitution au stade d’aujourd’hui est inutile.

Les nouvelles constitutions se font dans deux situations. La première situation intervient après une transition. Notre transition est terminée et on n’a pas adopté de constitution,  on a raté le coach. Le président Roch s’était engagé six mois après la prise du pouvoir à faire la constitution de la Ve République, mais nous avons fait tout un mandat et nous n’avons pas adopté une constitution. Au deuxième mandat du président Roch, l’adoption d’une constitution est inutile. Et on n’a même pas besoin de réviser quoi que ce soit. C’est mon point de vue.

A la fin du mandat du président Roch, le nouveau président pourrait envisager une nouvelle constitution. Mais en ce moment, ce n’est pas une constitution née d’une transition. Ce sera une constitution hautement politique, à savoir que nous décidons de changer la nature du régime.

Il faut laisser la rédaction d’une nouvelle constitution au nouveau président qui va venir après Roch. Il pourrait proposer un régime autre que le régime semi parlementaire qui a fait ses preuves pendant 30 ans. On pourrait, pourquoi pas, passer à un régime parlementaire. C’est le point de vue du Dr Paré Émile.

Libreinfo.net : Est-ce que vous êtes satisfait processus de la Réconciliation nationale avec l’annonce d’un prochain forum ?

E.P : J’ai toujours dit que la réconciliation est un serpent de mer. Depuis le processus démocratique en 1990 jusqu’au aujourd’hui, je ne vois pas ce qui a avancé. Quand vous écoutez les gens dans la presse, chacun y va de son commentaire. Il y’ a ceux qui plaident pour la justice transitionnelle pour régler les problèmes. D’autres par contre restent intransigeants qu’il faut passer par la justice classique pour les dossiers des crimes de sang et des crimes économiques. Pour eux le triptyque -vérité-Justice-Réconciliation est incontournable.

Pendant ce temps, vous voyez que la justice avance sur les dossiers comme ceux de Thomas Sankara et Norbert Zongo. Je ne vois rien comme avancée du point de vue du débat démocratique sur cette question depuis près de vingt, trente ans.

J’ai peur que mon cousin Zéphirin Diabré échoue. Ce n’est même pas que j’ai peur, je sais qu’il va échouer. Au niveau de la classe politique, chacun bavarde dans les journaux mais dans la pratique il n’y a pas de disposition qui montre que nous voulons aller à la réconciliation. Je suis très méfiant et j’attends de voir la feuille de route du ministre de la Réconciliation. Je ne sais pas comment il va concilier les différentes positions.

Comme rien n’est impossible, j’attends de voir. Sinon rien n’a bougé. Nous sommes encore dans les débats et critiques, nous sommes encore aux débats théoriques. Nous sommes encore dans la démagogie politique et ce n’est pas ça qui va faire la réconciliation. Moi je suis partisan de la réconciliation, mais j’attends de voir. La réconciliation ne doit pas se faire sur le dos des cadavres. Moi qui suis insurgé, j’aimerais savoir qui a tiré sur moi, qui a tué mes compagnons de luttes et pourquoi ?  Quelle réconciliation vous voulez  si on ne passe pas par ces étapes? La journée de pardon à la Blaise n’a pas résolu les problèmes. Je ne suis pas contre la réconciliation mais je ne vois pas encore un grand signe indicateur qui me dit que nous allons atteindre les objectifs. Voilà mon point de vue sur cette question de la réconciliation

Libreinfo.net : Blaise Compaoré est mis en accusation dans le dossier Thomas Sankara. Est ce que Émile Paré croit que la vérité se fera un jour sur cette affaire ?

E.P : Croire c’est trop dire. Mais je dois dire que c’est quand même une avancée parce que c’est une revendication importante. Vous vous souvenez des nombreuses marches qui ont eu lieu pour réclamer la vérité et la justice sur les événements du 15 octobre.  Blaise Compaoré qui est mis en accusation devrait venir pour s’expliquer sur ces événements, pour donner sa version. Parce que dans ces accusations tantôt il est complice, tantôt il est auteur, tantôt il est commanditaire.

Blaise n’a qu’à avoir le courage de venir donner sa version des faits. Dans le cadre de la réconciliation, il est possible qu’après le procès, même s’il est condamné, qu’il y ait quand même une demande de réconciliation ou on pourrait trouver une formule pour le laisser en résidence surveillée à Ziniaré. Moussa Traoré a eu le même sort, donc on peut le faire.

Li : Le ministre de l’éducation, le Pr Stanislas Ouaro, a laissé entendre que dans le cadre de la préparation des assises sur l’éducation nationale, des partenaires techniques et financiers ont demandé au Burkina d’introduire l’homosexualité dans les programmes scolaires. Que vous pensez de ce sujet ?

E.P : Je constate qu’en Europe, l’homosexualité est vue comme une revendication de gauche. Que ce soit le parti socialiste, que ce soit les partis de gauche,  je vois que la question de l’homosexualité fait partie de leur programme au nom de la liberté sexuelle.

Mais moi Émile en tant que socialiste, homme de gauche prenant en compte les particularismes et le niveau d’évolution de la société burkinabè, on ne peut même pas imaginer introduire un module d’enseignement sur l’homosexualité au Burkina Faso. C’est impensable. Mon point de vue est très clair. Que le particularisme européen ne vienne pas s’imposer systématiquement au particularisme politique burkinabè. De ce point de vue, je ne suis pas sur un tel type de réforme qui consistera à introduire l’enseignement sur l’homosexualité au Burkina Faso.

La pratique n’est pas encore autorisée et enseigner quelque chose qui n’est pas encore autorisé est un non-sens. Au sein du parti il faut s’attendre à des débats de courants, à des débats politiques concernant certaines thématiques de l’heure comme les réformes dont parle le ministre Ouaro. Il y a d’autres réformes que les bailleurs de fonds veulent qu’on introduise et il faut en parler. Nous disons que les réformes de l’éducation doivent porter sur l’adéquation de la formation et de l’emploi, et l’orientation de la formation vers des formations scientifiques, techniques et professionnelles. Voilà les réformes fondamentales.

Libreinfo.net  : Vous étiez à l’investiture de Mohamed Bazoum, le nouveau président du Niger. Qu’est-ce que son élection représente pour vous et pour la sous-région ?

E.P : Connaissant le terrain politique du Niger, j’ai dit à mes amis que le président Bazoum passera au deuxième tour parce que ce sera très difficile au premier tour en raison de l’équilibre des forces politiques. Depuis les années 1990, le Niger n’a jamais eu un président qui est passé au premier tour du premier mandat, il passe toujours au second tour avec des alliances. Je suis très heureux parce que le président Bazoum est un ami personnel et compagnon de lutte du mouvement étudiant sur le terrain du Sénégal. Je dois vous dire que c’est un philosophe et il nous a beaucoup enseignés et encadrés sur les théories de gauche. Quand il est arrivé au Niger, il a créé d’autres camarades un parti de gauche, le PNDS qui a pris le pouvoir. Aujourd’hui ce parti a réussi la succession de parti à parti et de camarade à camarade. J’étais très heureux d’être à son investiture.

Li : Est-ce que vous pensez qu’il pourra changer quelque chose après le président Issoufou ?

E.P : Son programme est l’acte 3 de la renaissance. Il y a eu l’acte un pour le premier mandat d’Issoufou, l’acte 2 pour le deuxième mandat et maintenant l’acte 3. C’est dans la continuité de Issoufou en ce qui concerne les grands chantiers de développement. Mais tel que je connais l’homme, il va marquer sa griffe de gouvernance, son emprunte de gouvernance pour la bonne gouvernance. Il l’a annoncé dans son discours : «  ni ton nom, ni ton nom de famille, ni ton appartenance politique ne vont désormais te permettre de commettre des bêtises ». C’est-à-dire qu’il va sévir contre la mal gouvernance, il a été très clair dans son discours. Je pense qu’il va lutter véritablement contre la corruption, la gabegie, et l’absentéisme dans le milieu de l’administration.

L’éducation sera la priorité de ses priorités. C’est un enseignant, un professeur philosophie qui a fait les compagnes au Niger. Dans son discours d’investiture, il a accordé une grande importance aux réformes qu’il va faire dans le domaine de l’éducation. Il a même insisté sur l’éducation des filles, l’inscription des filles à l’école. Le Niger est le pays où le taux de natalité est le plus élevé d’Afrique et c’est le pays où également les mariages sont très précoces.  Il a insisté sur le sujet dans son discours. Il est convaincu que c’est à partir de l’éducation qu’il va révolutionner la société nigérienne. Maintenant réussira t’il ou pas ? Dans un contexte de lutte contre le terrorisme et d’encerclement par des pouvoirs qui ne sont pas trop enclin d’aller contre la France-Afrique, il peut avoir des difficultés. Nous devons, en tant que Gauche africaine, le soutenir pour le succès de son mandat.

Li : Comment avez-vous appris la disparition du président Idriss Deby ?

E.P : Je l’ai appris sur les réseaux sociaux. Je ne suis pas trop branché sur les réseaux sociaux mais j’ai toujours des camarades autour de moi qui m’informent.  Dès les premiers jours, nous avons pensez à deux hypothèses. Soit il s’agit d’un coup de palais ou il est mort effectivement au front parce que Idriss Deby aimait aller au front.

Cette disparition aura des conséquences. Idriss Deby est parti du Burkina Faso pour aller prendre le pouvoir au Tchad au moment où Blaise Compaoré faisait et défaisait les chefs d’État dans la sous-région. Je me souviens que Idriss Deby pour son premier programme s’est inspiré largement du programme du Front populaire du Burkina.

L’homme était reconnu comme le pilier militaire de la France dans la sous-région. Il était aussi connu pour son panafricanisme. Je dois dire en passant que si Idriss Deby n’était pas à la tête de l’Union africaine, le coup d’État le plus bête, comme a dit le guinéen Alpha Condé, aurait réussi au Burkina Faso en septembre 2015. Il a pesé pour l’échec du coup d’État dans notre pays.

Nous espérons que le peuple tchadien saura tirer des leçons de cette disparition pour trouver les voies et moyens afin de remettre le Tchad dans la démocratie.

Li : Est-ce que vous avez des craintes pour la sécurité dans le Sahel ?

E.P : C’est un trou que laisse sa disparition dans le dispositif du G5-Sahel au Sahel. Mais je dis que nul n’est indispensable. Il revient aux forces du G5-Sahel, aux Chefs d’État du G5-Sahel et aux peuples qui sont en lutte avec le terrorisme de trouver les ressorts nécessaires pour combler la disparition de cet homme.

Libreinfo.net : Comment trouvez-vous la succession du président Idriss par son fils ?

E.P : C’est ça le côté noir du régime tchadien. Ce fils n’est pas le plus gradé de l’armée, il n’est pas le fils le plus âgé. Il était chargé de la sécurité présidentielle et on peut se demander quel est le lobby qui a décidé de le mettre à la tête du pays. C’est peut être un lobby qui veut se donner le temps pour un dialogue politique au Tchad, parce qu’il faut protéger les arrières de la famille Deby.

Les critiques majeures qui ont été faites sur le régime Deby, c’est qu’il s’agit d’un régime patrimonial. Tous les généraux sont à peu près de sa région. Sa garde rapprochée et il semble même que la douane, la police, c’est sa famille. Mais il va falloir sortir très vite de cette position pour donner une lueur d’espoir à un régime démocratique issu d’élections libres et transparentes. Il faut solder bien-sûr le passé, avoir le courage de passer à la vérité et la justice sur pas mal de crimes commis sous le régime Deby.

L’erreur de la classe politique en Afrique, c’est de chercher coûte que coûte à aller aux élections en piétinant les crimes impunis et là l’histoire nous a montré que cela ne marche pas. Les pays qui ont su résoudre ces questions de crimes impunis ont pu construire des démocraties stables. C’est le cas du Ghana et du Bénin. Mais les pays qui ont voulu sauter les étapes comme la Côte d’Ivoire,le Burkina et le Mali sont toujours dans des problèmes de crises éternelles.

J’encourage en tout cas la classe politique du Tchad à aller vers une réconciliation nationale souveraine telle que demandée par l’opposition. Et qu’au sortir d’une conférence nationale souveraine sans haine, sans passion, on puisse solder le passé et mettre en place un processus démocratique qui puisse permettre au Tchad et au peuple tchadien de vivre en paix.

Li : D’aucun ont critiqué la position de la France après les déclarations de Emmanuel Macron. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

E.P : Le président Macron a montré qu’il est toujours dans la nouvelle France -Afrique. La partie de son discours aux obsèques qui m’a un peu choqué c’est quand il dit que la France ne tolérera pas à quelqu’un de déstabiliser le Tchad. Mais la France fait quoi ? Pendant ce temps, la Commission de l’Union africaine qui est dirigée par un tchadien était là, le G5-Sahel était là, la CEDEAO était là. Et c’est la France qui dit qu’elle ne tolèrera pas une déstabilisation du Tchad. Ça montre que la France veut toujours conserver le Tchad comme l’épicentre de sa politique de la France Afrique, ne serais ce qu’au plan militaire.

Je trouve cette position française très critiquable. Je pense que la France aurait du parler d’un retour à l’ordre constitutionnel normal, surtout que c’est un président qui vient d’être élu.. C’était la même chose chez nous. Lorsque nous avons fait l’insurrection et que Zida s’est proclamé chef de l’Etat, nous avons dit que nous voulons un gouvernement civil tout en garantissant la place des militaires pour passer au processus démocratique. Zida est devenu premier ministre, Michel Kafando est devenu président, c’est un schéma quand même qui a fait ses preuves. Pourquoi ce schéma ne peut pas se faire au Tchad ?

Li : Vous pensez que Deby fils peut confisquer le pouvoir ?

E.P : Le risque de confiscation du pouvoir est là. On a vu des confiscations de pouvoir de ce genre. C’est un peu choquant, surtout que c’est son fils. La France devait plutôt en alliances avec les forces de l’Union africaine pousser la junte militaire à passer rapidement la transition aux civils quitte, à ce qu’elle garde les questions de défense, de sécurité.

Dix-huit mois de transition, c’est trop pour l’armée qui n’est pas politique. Vous allez voir les contradictions secondaires qui vont commencer à apparaître. Nous avons fait cette expérience au Burkina. Ce qui serait intéressant c’est un président de transition civil. Cela peut stabiliser la situation socio-politique dans le pays.

Li : En conclusion, pensez-vous que Deby fils sera-t-il à la hauteur de la situation ?

E.P : Si on considère que c’est un militaire devenu général très vite, il peut être difficile pour lui de gérer les questions sociopolitiques du Tchad.  Maintenant, s’il a l’intelligence de se mettre au-dessus des partis pour jouer un rôle de président de transition et que la classe politique dirige le gouvernement, il peut s’en sortir. Et il pourrait s’en sortir comme Amadou Toumani Touré (ATT). Mais s’il opte de vouloir lui-même diriger d’une main de fer comme son papa, il ne va pas réussir et il risque d’avoir une succession de coups d’Etat au Tchad. Il faut qu’il laisse la classe politique diriger la transition, qu’il se contente d’organiser les élections et partir. On lui reconnaitra son statut d’ancien président, on lui reconnaitra son rôle dans la mise du Tchad sur des rails démocratiques. Et peut-être même qu’il pourra revenir un jour au pouvoir comme ATT.

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