Home A la une ”Nos comportements sont responsables d’environ 30 à 40 % des causes de...

[Entretien]”Nos comportements sont responsables d’environ 30 à 40 % des causes de mortalité”Dr Moumini Niaoné, Directeur exécutif de l’ONG Pull For Progress

Burkina Faso Santé Communautaire Dr Moumini Niaoné Pull For Progress
Dr Moumini Niaoné,Directeur Exécutif de l'ONG Pull for Progress

Depuis plusieurs années, l’ONG Pull For Progress travaille à promouvoir le développement endogène. Cette ONG met les populations au cœur de ses actions en vue de propulser le développement par elles même. Installée au Burkina Faso,Pull for progress travaille dans trois principales régions: Centre Est, Centre et Hauts Bassins. Dans cet entretien avec Libreinfo.net, Dr Moumini Niaone, spécialiste en santé sociale, communautaire et comportementale, par ailleurs directeur exécutif de l’ONG Pull for Progress Burkina Faso explique le travail avec les communautés.

 

Par Etienne Doly, Stagiaire

Libreinfo.net(LI) : Présentez-nous l’ONG Pull for progress ?

Dr Moumini Niaoné (Dr M N) : Pull for progress est une organisation à base communautaire spécialisée dans la promotion de la santé, de l’éducation et du développement endogène. Nous mettons dans le développement endogène, une approche qui utilise les ressources d’une communauté pour résoudre ses propres problèmes selon son contexte, ses priorités, et avec les acteurs de la communauté. Notre ONG Pull for progress intègre l’agriculture, l’élevage, l’environnement, les questions du genre et les personnes vulnérables. Nous avons aussi un département de recherche et évaluation qui fait des recherches actions et essaie de se poser les questions sur les problèmes de nos sociétés, d’évaluer les interventions de santé publique que nous menons.

C’est une jeune structure qui a été créée en 2016 par Pull for progress. Elle est une initiative du Dr Moumini Niaoné (l’interviewé, ndlr), d’un étudiant en médecine américaine, d’une juriste américaine et d’autres acteurs qui sont de nationalité américaine. Il y a d’autres burkinabè qui ont étudié soient aux États-Unis, soient ailleurs ou au Burkina et qui ont en commun un amour inconditionnel pour le Burkina et pour le continent.

Pull for progress signifie en français, tirer une communauté, la pousser vers le développement, l’autonomisation. Que les communautés soient autonomes, c’est notre objectif. Les acteurs ont non seulement cet amour inconditionnel pour notre pays et le continent africain mais aussi une foi inébranlable dans les capacités des communautés. Ils pensent que le développement, la solution des problèmes des communautés se fera avec les communautés ou ne se fera pas parce que les communautés ont une profonde connaissance de leur situation. Elles ont de l’expérience ; elles ont parfois des ressources insoupçonnées qui peuvent être mises à contribution dans la résolution de leur problème.

LI : quelle est la genèse de la création de l’ONG Pull for progress ?

Dr M N : De façon plus profonde, l’histoire de Pull for progress remonte à plus d’une vingtaine d’année. Quand nous avons commencé nos études en médecine, nous avons remarqué que les malades venaient régulièrement en retard pour diagnostiquer leur mal. Cela veut dire que l’évolution de leur maladie a atteint un stade où on ne peut pas faire grande chose. Des cancers découverts en retard, des diabètes découverts beaucoup plus tard, en phase de complication oculaire, rénale, des maladies cardiovasculaires compliquées. On s’est dit, est-ce qu’on continue à rester dans les hôpitaux et d’observer impuissants des gens venir mourir ? Parfois des femmes viennent avec des enfants, complètement déshydratés ou avec un palu grave, qui vont mourir. Pourtant, il faut juste 500 F pour soigner un palu ou une diarrhée. Parfois, ce n’est pas un problème de pauvreté matérielle mais d’absence de connaissances, d’absence de stratégies de prévention des maladies. En tant qu’étudiants, on s’est dit que nous allons nous organiser pour aller dans les communautés et leur parler, identifier les problèmes dans la communauté et les résoudre avec les communautés avant même que les malades n’arrivent à l’hôpital. Cela a abouti à la création de l’Association des étudiants en médecine dénommée (AEM-Burkina) qui a fait de très belles choses pendant des années. Après les études, on s’est dit pourquoi ne pas avancer vers une autre structure qui réunira des professionnels de santé avec toujours la même philosophie. En parlant autour de nous, on s’est rendu compte que la santé n’est pas seulement une affaire de médecins mais qu’elle doit avoir une approche multisectorielle ; une approche transdisciplinaire avec des acteurs de différents domaines. C’est ainsi qu’on s’est mis ensemble pour créer cette structure pluridisciplinaire.

LI : Que menez-vous comme activités ?

Dr M N : Nous avons différents départements. Il y a le département de santé qui fait la promotion de la santé en utilisant l’approche communautaire. Nous mettons donc en place des clubs de santé communautaires qui sont elles-mêmes des organisations à base communautaire à l’intérieur des villages selon une démarche profondément scientifique. A savoir le diagnostic communautaire, la conception des problèmes, l’intervention et la stratégie d’intervention, et plus tard l’évaluation de l’intervention. Nous menons nos activités à travers les communautés, avec les communautés, pour les communautés.

Nous faisons le parrainage d’élèves pour les aider dans leur scolarité et dans d’autres préoccupations. Nous préparons actuellement une grosse initiative pour améliorer les questions d’éducation dans les populations cibles. Nous intervenons dans le domaine de l’environnement. On veut mettre en place des jardins botaniques, des bosquets, des forêts dans les villages et avec les villages.  Ça sera satellite aux clubs de santé communautaires, c’est-à-dire porté par des leaders communautaires.

LI : Quelles sont vos zones d’intervention ?

Dr M N : Nous travaillons dans le Centre-Est, dans la province du Boulgou et précisément dans la commune de Boussouma où nous formons des clubs de santé communautaires. Nous travaillons aussi à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso en collaboration avec le ministère de la Femme, de la Solidarité, de la Famille et de l’Action humanitaire qui fait un très bon travail avec les enfants en situation de rue. A Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso, nous travaillons sur la prise en charge sanitaire des enfants en situation de rue, des déplacées internes. Dans le cadre de la lutte contre la COVID-19, nous avons, en collaboration avec d’autres structures, mobilisé près de 2 000 volontaires et pendant un an nous avons travaillé énormément à répondre à cette crise sanitaire. Nous avons mobilisé l’Association des étudiants en Médecine et d’autres associations d’étudiants en science de la santé pour répondre au centre d’appels. Nous avons mis sur pied des volontaires sur les marchés, dans les communautés en collaborant avec l’UNICEF, le ministère de la santé, le Corus et bien d’autres structures. Nous collaborons également avec l’ambassade des États-Unis et d’autres structures américaines.

Sur le terrain, nous travaillons avec des clubs de santé communautaire qui sont des organisations mises en place dans la communauté, avec les communautés. Les membres sont des gens qui vivent dans le village et que nous formons. On choisit dans ces communautés des personnes que nous appelons les champions de la communauté (community change). Ces champions de la communauté sont des leaders légitimes. Ils sont reconnus comme des personnes ressources dans la communauté qui doivent animer des sessions de promotion et d’éducation en santé communautaire, de bonnes pratiques comportementales, pour améliorer la santé des populations. Vous savez, nos comportements sont responsables d’environ 30 à 40 % des causes de mortalité.

LI : Quels sont les projets sur lesquels vous êtes engagés actuellement ?

Dr M N : Nous avons déjà les projets de clubs de santé communautaire. Nous collaborons avec le ministère de la Femme et l’Action sociale sur le problème des enfants en situation de rue et les personnes déplacées internes. Nous sommes en train d’initier un projet sur les questions de l’environnement. Lorsqu’on a décidé de déclasser la forêt de Kua, il y a eu une coalition citoyenne d’organisations de protection de l’environnement pour élever la voix et expliquer qu’il ne faut jamais détruire nos forêts, même une portion de forêt pour construire un hôpital. C’était du contresens et le porte-parole de cette structure est le responsable du département environnement de Pull for progress.

LI : Vous êtes spécialistes en santé communautaire, en quoi consiste exactement votre travail ?

Dr M N : Mon travail consiste à améliorer la santé des communautés. Ici, il s’agit de ne pas prendre un individu à la fois mais c’est de réfléchir à la santé d’une communauté dans son entièreté parce que vous savez que quand on vit au sein d’une communauté, qu’on le veuille ou pas, leurs comportements influent sur notre santé. Et il y a des déterminants dans les communautés, des facteurs qui vont faire que nous soyons ou pas en bonne santé. En tant que spécialistes de la santé communautaire et comportementale, nous analysons ce qui fait que les gens sont en bonne ou mauvaise santé. La santé est un bien-être complet, social, physique, mental, et non l’absence de maladies ou d’infirmité. Quand on regarde, on voit qu’il faut un éventail d’interventions pluridisciplinaires pour amener les communautés à être en bonne santé et cela ne saurait se faire sans les communautés.

La santé communautaire est l’une des clés pour que le Burkina arrive à l’assurance maladie universelle, à la couverture maladie universelle. C’est l’une des clés pour le développement humain intégral du Burkina. Quand on parle du développement humain intégral, on met l’homme au cœur du développement en lui donnant les outils pour devenir acteur du développement plutôt que d’être un objet d’exploitation.

On ne peut pas résoudre les problèmes de santé d’un pays comme le Burkina en construisant uniquement des hôpitaux avec des instruments de pointes qui ne seront accessibles qu’à 2% de la population. Combien de burkinabè peuvent payer 200 000 ou 300 000 FCFA pour faire des examens. Ils ne sont pas nombreux. Résoudre le problème de santé des burkinabè implique nécessairement l’approche communautaire, la prévention et la protection contre les maladies en s’attaquant à leurs déterminants dans la société (la pauvreté, l’analphabétisme, l’ignorance).

LI : Comment organiser les populations pour qu’elles puissent contribuer efficacement à l’amélioration de leur santé ?

Dr M N : Nous partons du principe que les communautés ont une richesse que nous appelons le capital social de la communauté, les connaissances qui existent, la nature et la qualité des membres de la communauté, les ressources naturelles qui existent dans la communauté comme les cours d’eau, les mines, la forêt etc. En partant de ce principe, nous allons vers les communautés en faisant avec elles des diagnostics communautaires. On fait un diagnostic de leur situation avec elles pour les amener à prendre conscience ou à mettre un doigt sur les problèmes qui les concernent en disant, voici la priorité, en disant voici ce que nous pouvons faire pour nous en sortir. Les solutions seront socialement, économiquement, culturellement, adaptées à leur contexte parce que c’est des solutions qui viennent des communautés elles-mêmes que nous accompagnons. Après le diagnostic communautaire et la priorisation des solutions, on déploie maintenant une stratégie d’intervention avec les communautés en faisant régulièrement de l’évaluation et du monitoring. Tant que nous n’allons pas amener les communautés à être autonomes en termes de réflexion, en termes de projection sur ce qu’elles veulent devenir demain, en termes de réflexion sur la communauté de destin, nous n’arriverons pas à résoudre nos problèmes quelques soient les sommes l’argent injectées.

LI ! Quels sont vos futurs projets ?

Dr M N : La projection future de Pull for progress, c’est de pouvoir rendre la plupart de ses départements actifs. Nous souhaitons, avec les spécialistes des questions de l’environnement, de l’agriculture, de l’élevage, apporter des solutions aux problèmes que les communautés rencontrent. Notre ambition, c’est de nous implanter à travers le Burkina et au fil du temps Pull for progress souhaite être hors du Burkina, être au Ghana, au Mali au Niger et dans d’autres pays de la sous-région à l’image, de la Croix rouge et d’autres ONG, qui sont déployées partout à travers le monde. Nous espérons en plus, nous doter du matériel, de la logistique. Nous souhaitons également créer beaucoup plus de partenariat avec des acteurs de la société civile mais aussi avec des acteurs gouvernementaux pour contribuer à déployer leurs projets, leurs initiatives, leurs programmes. Il s’agit de renforcer nos réseaux, de nous renforcer en termes de ressources humaines et en termes de logistique

LI : Quelle est la vision de Pull for progress ? Que comptez-vous faire de Pull for progress dans les années à venir ?

Dr M N : La vision de Pull for progress, c’est que les communautés deviennent autonomes. Ce processus d’autonomisation doit venir des communautés, à l’intérieur des communautés. C’est pourquoi notre leitmotiv, c’est « Community change from within » c’est-à-dire le changement communautaire de l’intérieur parce que nous croyons que les changements extérieurs ne sont pas durables. Il faut amener la communauté à prendre conscience de ses propres forces, à prendre conscience de ses ressources non utilisées et parfois insoupçonnées, ressources humaines, ressources matérielles, environnementales… et à commencer à identifier ses problèmes pour les résoudre. Lorsque la communauté prend conscience qu’elle peut faire ça, elle devient une arme redoutable pour le développement, une arme redoutable contre la corruption et contre la mal gouvernance parce qu’elle va exiger de ses leaders locaux, plus de transparence dans la gestion des affaires, de la mairie par exemple. Elle va beaucoup plus participer à la gestion de la communauté, à lutter contre l’injustice sociale, contre les inégalités pour mieux résoudre ses problèmes.

Par exemple une communauté de 3000 personnes qui dit qu’elles n’ont pas de ressources d’eau mais tu y vois dans cette communauté, plusieurs jeunes qui ont des motos de 1 500 000 F ; des motos de 500 000 F. Ces jeunes aventuriers qui achètent des motos, construisent des villas en te disant que nous n’avons pas d’eau, nous attendons que la mairie ou le gouvernement vienne résoudre notre problème. C’est parce qu’elle n’est pas organisée, on ne l’a pas amené à réaliser que son propre bonheur dépend premièrement d’elle et que parmi ces 3 000 personnes si on demandait à chacun de contribuer avec 1000 F, ça te fait 3 millions de Francs qui peuvent mettre en place 2 forages sans l’aide de qui que ce soit. Donc, nous avons foi à la communauté, nous pensons qu’elle peut faire beaucoup si elle est bien organisée avec le bon processus. En même temps, notre intervention n’appelle pas à la déresponsabilisation des autorités locales ni du gouvernement. Le gouvernement continuera de faire ce qu’il doit faire mais nous sommes profondément conscients qu’aucun gouvernement au monde ne peut résoudre seule les problèmes de sa communauté. Il a un rôle extrêmement important à jouer mais il ne peut pas tout faire. Les organisations de la société civile ont leur part à jouer parce qu’elles sont beaucoup plus proches des communautés et des réalités. Elles ont une meilleure connaissance des nuances et des contextes culturels et elles peuvent donc énormément influencer.

Pull for progress lance un appel aux bonnes volontés et aux personnes qui épousent cette vision à partager leurs connaissances pour améliorer la façon de faire de Pull for progress.

Pull for progress est joignable à l’adresse mail mniaone@p4pburkina.org

www.libreinfo.net