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Fête du travail et insécurité au Burkina : zoom sur le vécu d’un enseignant qui a « frôlé le pire »

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Fête du travail insécurité Burkina
Jeune enseignant burkinabè de l'école primaire

Le monde célèbre chaque 1er mai, la fête du travail. A cette occasion, nous sommes allés à la rencontre d’un jeune enseignant qui a vécu le martyr dans l’exercice de sa fonction. Menacé à plusieurs reprises par les terroristes, il a fini par jeter l’éponge pour sauver sa peau. M. N nous raconte ce qu’il a vécu.

Par Daouda Kiekieta

Sorti fraîchement de l’École nationale des enseignants du primaire, il était pressé de rejoindre son poste d’affectation, car il épousait énormément le métier qu’il a embrassé.

«Je servais dans la région des Cascades, province de la Comoé, commune de Mangodara précisément à l’école primaire publique de Dida, une localité située à 45 km de la commune ». Dida, le nom de cette localité, restera gravé dans la mémoire de M. N, car, c’est de là que « son calvaire d’enseignant va commencer ».

«J’ai été affecté dans la zone en octobre 2020 et je n’ai pu passer qu’une année scolaire. C’était précisément le 30 octobre 2020 que nous avons effectué nos tirages au sort provinciaux au niveau de la direction régionale des Cascades », explique M. N poursuivant que : « à l’issue de ce tirage, j’ai été orienté dans la commune de Mangodara à l’école primaire publique de Sirakoro, située à 17 km de la ville de Mangodara ».

A Sirakoro l’enseignant ne pourra pas donner son premier cours, car il sera réorienté à Dida où il y avait un manque d’enseignant.

«J’ai été affecté à l’école de Sirakoro en tant que suppléant. C’est-à-dire que l’effectif des enseignants était au complet. Pour cela, l’inspecteur m’a fait savoir qu’il y a une école à Dida, où un problème d’enseignant se posait », raconte le jeune enseignant.

L’obéissance à la hiérarchie et le devoir de servir l’État l’ont obligé à prendre ce risque malgré l’avertissement de certains de ses collègues. Il laisse entendre que,« c’est après avoir accepté la proposition de l’inspecteur que certains collègues m’ont chuchoté que la zone où je vais est en proie à l’insécurité. Mais je n’ai pas voulu renoncer étant donné que des enseignants y étaient ».

Tout semblait aller jusqu’au jour où il va vivre son premier cauchemar. Voir des hommes lourdement armés faire des patrouilles! Il ne pouvait pas croire en ses yeux. Mais, c’est la réalité que vivent quotidiennement les habitants de ce village. « Un jour de weekend, on buvait du thé et un groupe d’hommes lourdement armé passait à côté de nous. Étant nouveau, je n’avais rien compris. C’est après qu’on m’a fait savoir que ce sont des terroristes qui faisaient leurs patrouilles, mais ils ne dérangent personne tant que personne ne les dérange », a-t-il relaté.

Dans la foulée des patrouilles de ces hommes lourdement armés, il va vivre son deuxième cauchemar. Droit dans les yeux, il nous lâche ceci : « Un jour j’étais avec mes élèves en classe. Soudainement, un homme masqué, dont on voyait à peine les yeux, est apparu devant ma salle de classe. Il me parlait en Dioula en avançant vers moi. C’est là que je lui ai suggéré d’attendre le temps que j’appelle le directeur qui comprenais mieux Dioula que moi. Je tremblais de peur parce que l’attitude de cet homme était plus qu’une agression ».

Pire,« dans ses discussions avec le directeur, il a refusé catégoriquement de se présenter et d’enlever son masque». «Nous avons donc compris que l’homme en question était venu, pas pour se renseigner, comme il le prétendait, mais plutôt pour faire une enquête ».

«En clair, il voulait avoir une idée sur comment nous, enseignants, pensons aux hommes lourdement armés qui ne cessent de faire des patrouilles partout dans le village », a estimé M. N.

Plus le temps passe, plus l’attitude de ces hommes devient inquiétante. « Nous vivions tous les jours avec la peur au ventre», a-t-il indiqué, ajoutant : « un jour au mois de mai 2021, de retour d’un village ivoirien nommé Bôlè, situé entre quatre à cinq kilomètres de Kafolo (zone ivoirienne), nous avons appris que les terroristes qui patrouillaient dans la zone sont venus menacer des villageois ».

«Quelques jours après, soit un lundi, le chef du village a été enlevé. Une semaine après l’enlèvement, les ravisseurs sont revenus menacer de s’en prendre à toute la population si quelqu’un venait à alerter les forces de défense et de sécurité sur l’enlèvement », ajoute notre interlocuteur qui poursuit: « Nous étions donc en alerte maximale, parce qu’on ne savait pas quand les FDS vont attaquer ».

Malheureusement, ce que les habitants du village redoutaient arriva. Parce que, toujours selon notre interlocuteur, « quelques jours après, un hélicoptère a mené des frappes aériennes dans le fief des terroristes qui se trouvaient à moins d’un kilomètre de l’école. Après ces frappes, le village s’est vidé de ses habitants et nous avons aussi fui pour nous retrouver à Mangodara ».

Étant d’abord affecté à Sirakoro avant d’être réorienté à Dida, le jeune a décidé de revenir terminer son année scolaire dans cette localité. Pas question d’abandonner tant qu’il y a toujours des alternatives, nous dit-il.

Mais l’insécurité qui a touché Dida, entraînant la fuite de la population, va gangréner jusqu’à Sirakoro, où il était encore obligé de plier bagages et c’était précisément le 27 juin 2021.

Aux dernières nouvelles, il dit apprendre que l’école de Sirakoro a été saccagée par les terroristes. Depuis lors, M. N se considère à nouveau comme un chômeur.

Parlant de la fête du travail célébrée chaque 1er mai, notre interlocuteur affirme que « la fête du travail, c’est pour les travailleurs ». « Depuis le 27 juin 2021, j’ai quitté le poste. Je ne me considère plus comme un travailleur. Je ne me sens pas concerné par cet événement », soutient-il. Tout son souhait, « est que la paix revienne dans les localités » pour qu’il puisse reprendre son travail.

Durant toute cette période d’aventure de traumatisme, le jeune enseignant dit avoir bénéficié du soutien de ses supérieurs hiérarchiques. « Nos supérieurs hiérarchiques nous ont apporté un soutien moral », nous confie-t-il.

Il a ajouté que l’inspecteur de leur circonscription leur a demandé de fournir un rapport pour qu’il le transmette à qui de droit, avant qu’ils quittent officiellement les lieux. « Il s’est investi pour que notre situation soit rapidement prise en compte par la hiérarchie pour nous permettre d’éviter le pire. C’est pour cela que nous avons reçu la visite du directeur provincial quand nous nous sommes retrouvés à Mangodara », a-t-il indiqué.

L’image de ce jeune enseignant qui a frôlé le pire, peut-on tenter de dire, n’est que la partie visible de l’iceberg. Aujourd’hui, ils sont des milliers, ces enseignants qui ont fuit leur poste à cause de l’insécurité. A la date du 06 janvier 2022, par exemple, l’on comptait plus 3000 écoles fermées en raison de l’insécurité.

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