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[Interview] Me Apollinaire Kyélem : « Thomas Sankara voulait que je travaille dans son cabinet » 

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Ce 15 octobre 2022 marque la 35e commémoration de l’assassinat du capitaine Thomas Sankara, le père de la révolution burkinabè. Beaucoup de gens ont épousé son idéal et se réclament aujourd’hui héritiers de ce président assassiné le 15 octobre 1987. Dans cette interview accordée à Libreinfo.net, Me Apollinaire Kyélem de Tambèla, aujourd’hui avocat au barreau du Burkina et ancien membre du Comité de défense de la révolution (CDR), soutient que la révolution est la seule voie de l’émergence du Burkina Faso. 

Propos recueillis par Nicolas Bazié

Libreinfo.net : Que retenez-vous de la révolution au Burkina ? 

Me Kyélem De Tambèla : Ce que je retiens, c’est que c’est la voie qu’il fallait à l’époque et que c’est la voie qu’il faut à notre époque actuelle. Pour ,c’est la seule voie pour l’émergence du Burkina Faso et pour l’émancipation et l’épanouissement  des Burkinabè, il n’y a pas de débats. 

Libreinfo.net : Comment avez-vous vécu la Révolution ? 

Me Kyélem : j’étais ici quand cela s’est déclenchée  le 4 Août 1983. Nous étions organisés en groupes, par cellules de soutien à la révolution. Et le président Thomas Sankara voulait que je travaille dans son cabinet mais, moi, je tenais à poursuivre mes études. 

Donc, j’ai pu m’échapper juste à temps. C’est de la France que je  suivais ce qui se passait. Là-bas, nous étions aussi organisés en Comités de défense de la révolution. Et en tant que tel, je me souviens que nous étions le CDR le plus dynamique à l’extérieur du Burkina Faso. 

Nous avons organisé des conférences qui ont été animées par l’ambassadeur du Burkina Faso à Paris de l’époque, M. Emmanuel Salambéré avec le conseiller Amado Pitroipa ainsi que des professeurs de l’université de Nice. 

Nous avons fait venir des objets d’art du Burkina Faso jusque-là où nous étions. Nous les avons vendus à la population. Nous avons organisé des journées culturelles burkinabè qui ont connu la participation des gens comme Francis Bébé, un artiste camerounais, aujourd’hui malheureusement décédé. 

Nous avons organisé des Journées cinématographiques africaines avec des films du Burkina Faso que nous avons obtenus par l’entremise de l’ambassade du Burkina à Paris à l’époque. 

Moi, j’étais à l’université de Nice. Nous avons envoyé de l’argent ici. Vous savez, on avait ouvert des caisses populaires pour soutenir les populations. Nous avons fait des collectes de livres que nous avons envoyés au secrétariat national des CDR afin de les distribuer aux scolaires burkinabè. 

Nous avons fait plein de choses… Nous avons sensibilisé les étudiants africains et français de l’époque sur la nature et les objectifs de la révolution burkinabè. 

Et nous avons reçu beaucoup de coups de la part des partisans du Parti communiste révolutionnaire voltaïque (PCRV), à l’époque, qui combattait la révolution burkinabè. 

Malgré tout, nous avons tenu. Nous avons posé des actes positifs pour le Burkina Faso et pour la conscientisation du peuple burkinabè. 

Nous avons sensibilisé les travailleurs burkinabè qui étaient dans notre zone sur l’intérêt de postuler pour des parcelles d’habitation au Burkina Faso. Parce qu’à l’époque le gouvernement avait lancé des lotissements à grande échelle et distribuait des terrains lotis aux populations. 

Nous leur avons apporté les connaissances utiles nécessaires pour participer à ces opérations de distribution de lotissement. Beaucoup d’entre eux disposent actuellement de parcelles grâce à notre action. 

Mais ils n’ont pas été reconnaissants en retour ; mais ce n’est pas grave. Nous avons contribué, des camarades de l’époque et moi, à l’animation de la révolution en étant à l’extérieur. 

Libreinfo.net : Quel commentaire faites-vous du dénouement sanglant de la révolution ?

Me Kyélem : C’est la trahison, c’est tout. Ce sont les intérêts qui ont prévalu à ce changement. Thomas Sankara a été victime de son erreur et de sa naïveté. Parce que de l’extérieur nous envoyons des propositions ici. Après, nous nous sommes rendus compte que nos propositions n’étaient pas prises en compte. Donc, ça démotivait un peu. 

Nous avions proposé, par exemple, de rendre tous les postes électifs. Nous avions dit qu’il n’était pas normal que le secrétaire général national des CDR (qui est le représentant de la population) ne soit pas une émanation de la population mais qu’il soit désigné par le Conseil national de la révolution. 

C’était une erreur ; il fallait que le secrétaire général national des CDR soit un élément élu par les CDR mais pas nommé par le CNR. C’était un hiatus sur la démocratie. 

Et puis nous avons dit que ceux qui constituent le CNR, on ne sait pas d’où ils viennent. Ils n’ont pas été élus. Ça, c’est un problème de représentativité qui n’a pas été résolu. Nous avons trouvé aussi que dans l’entourage du président Thomas Sankara il fallait faire une décantation pour que ceux qui y sont le méritent. 

Donc, il fallait instituer la démocratie dans le fonctionnement même du Conseil national de la révolution. Tout ça n’a pas été fait. Et c’est toute cette machine gangrenée qui a occasionné le 15 octobre 1987. 

Parce que Thomas Sankara n’a pas eu le courage, à temps, pour décanter la situation. Et quand les choses ont commencé à ne plus aller entre Thomas Sankara et Blaise Compaoré, nous avons appelé à la clarification. C’est-à-dire que Thomas Sankara devrait dire clairement ce qui se passait : “Voilà ce qui m’oppose à Blaise Compaoré”. Et les gens allaient prendre position, mais il n’a pas eu ce courage. 

Quand je suis rentré après les évènements du 15 octobre 1987, des amis m’ont dit qu’ils étaient prêts et que si Sankara avait osé poser clairement le problème, eux ils se seraient débarrasser de Blaise Compaoré. 

Mais il n’a pas posé clairement le problème espérant que le problème trouverait une solution avec le temps. Or les autres savaient que le temps ne jouait pas pour eux. Avec le temps ils allaient perdre.

Parce que Thomas Sankara avait envoyé des cadres un peu partout pour des formations à Cuba, en Algérie et en Union soviétique. Il comptait sur ces cadres pour, au fur et à mesure, renouveler les structures de l’Etat. 

Ceux qui en voulaient au pouvoir de Thomas Sankara savaient que le temps jouait contre eux. Sans oublier que, sur le plan interne, les gens commençaient à comprendre la ligne de Thomas Sankara. 

La désinformation et la désintoxication marchaient de moins en moins au fur et à mesure qu’on avançait. Ceux qui voulaient le pouvoir ne lui ont pas laissé le temps. C’est pour cela qu’ils ont pris les devants pour l’écarter avant qu’il ne soit trop tard pour eux. 

Il y a des gens qui savent où se trouvent le bien et qui vont choisir délibérément la voie opposée pour leurs propres intérêts. Vous savez, on dit qu’après la mort il y a le paradis et l’enfer. Pourquoi les gens vont-ils en enfer ? Parce que, délibérément, ils ont choisi sur terre, ici, de servir leurs intérêts, de donner plus d’importance à leur vie sur terre, ici, que de se préparer à la rencontre avec Dieu. Ce n’est pas parce que quelque chose est bien que, nécessairement, les gens vont faire option pour ce bien-là. 

Libreinfo.net : Les assassins de Thomas Sankara ont été jugés. Le verdict a été rendu le 6 avril 2022 dernier. Que dites-vous de la procédure judiciaire qui a été mise en place ? 

Me Kyélem : Que voulez-vous que je dise ? C’est une procédure qui a été mise en place par Blaise Compaoré lui-même. L’affaire a été jugée par le tribunal militaire. Le tribunal militaire a été mis en place en 1994. Qui était au pouvoir à l’époque ? c’était Blaise Compaoré. Ceux qui ont comparu devant le tribunal militaire-là, ce sont eux qui ont mis en place le tribunal militaire. 

Ce tribunal a été amélioré après pour le rendre encore plus humain. Parce que le tribunal militaire mis en place par Blaise Compaoré ne permettait pas de faire appel. Quand le tribunal militaire tranchait, c’était en premier et dernier ressort. Le seul recours qui existait c’était d’aller en cassation. 

Donc, au moment où on jugeait ces gens-là, le tribunal militaire avait été réformé. Je crois que c’est sous le pouvoir de Roch Kaboré parce qu’on estimait qu’avec l’évolution des droits de l’homme, il fallait donner la chance à chacun de bénéficier du double degré de juridiction. Donc, on a créé une chambre de première instance et une chambre de deuxième instance. C’est la raison pour laquelle ceux qui ont été condamnés ont pu faire appel. 

Ce qui n’existait pas au moment où ils créaient la loi sur le tribunal militaire. Donc le tribunal militaire avait été mis en place par Blaise Compaoré et ses amis. Ces mêmes amis ont finalement été jugés par le tribunal militaire qu’eux-mêmes avaient mis en place. 

Donc ils ne sont pas habilités à émettre une quelconque critique. Ils ont été jugés par leur propre loi. Donc les gens de mauvaise foi qui essayent d’embrouiller les autres, c’est parce que les gens ne connaissent pas l’historique de ce tribunal. 

Donc ils ne sont pas habilités à dire quoi que ce soit sur la décision du tribunal militaire qu’eux-mêmes ont mis en place. C’est pourquoi j’ai toujours dit que quand vous êtes gouvernant avant de mettre une loi en place posez-vous la question : “est-ce que je serai prêt, moi-même, à être soumis à cette loi ?” ; Est-ce que je serai prêt, moi-même, à répondre à cette loi ? Si vous voyez que vous n’êtes pas prêt, ne prenez pas la loi.  Parce qu’un jour vous serez soumis à cette même loi. 

Mais eux, à l’époque, ils ne savaient pas qu’un jour ils seraient de l’autre côté de la roue. Ils ne croyaient pas qu’un jour ils seraient amenés à comparaître devant  ce tribunal. Ils l’ont créé pour les autres. Et ils ont été rattrapés par l’histoire. 

Libreinfo.net : Est-ce qu’on peut parler de règlement de compte ?

Me Kyélem : Non, c’est un tribunal qu’eux-mêmes ont créé. Comment quelque chose que vous avez créé peut être un instrument de règlement de compte contre vous ? Ça,  c’est de la désinformation…

Si le tribunal avait été créé par quelqu’un d’autre, par un autre régime qu’ils sont venus trouver, on peut dire que c’est la continuité de l’Etat, et donc ils n’ont pas voulu toucher ce qui existait… mais le tribunal militaire n’existait pas avant eux. Ce sont eux qui l’ont créé. Et ils ont été jugés par le tribunal qu’eux-mêmes ont créé. Comment pouvez-vous parler de règlement de compte ? 

Libreinfo.net : Des gens disent que Thomas Sankara, en son temps, avait fait des victimes. Pourquoi ne pas leur rendre justice ? 

Me Kyélem : Est-ce que vous avez des preuves que Thomas Sankara a fait des victimes ? Ce n’est pas parce que des personnes sont mortes sous le régime de Thomas Sankara que Thomas Sankara est responsable, voilà le vrai problème. 

Nous-mêmes, nous avons reproché cela à Thomas Sankara. Mais Thomas Sankara disait qu’au nom de la cohésion de l’équipe révolutionnaire, il ne faut pas livrer des révolutionnaires aux réactionnaires. 

Parce qu’à l’époque l’objectif de la révolution était de combattre les réactionnaires, ceux qu’on avait renversés.  Or les rangs de la révolution étaient faibles et Thomas Sankara en était conscient. Au nom de la cohésion et de la force de la révolution, son objectif était de ne pas affaiblir les rangs de la révolution. 

Donc de couvrir les prétendus révolutionnaires même s’ils se mettaient hors la loi. Voilà le vrai objectif. C’est ce qui explique le fait que beaucoup de choses ont été faites sous Thomas Sankara et qu’ il n’y a pas eu de transparence… c’est ça le problème. 

Maintenant beaucoup de choses ont été faites et il n’a pas clarifié ces choses. Maintenant qu’il est mort, on met tout ça sur son dos. Et comme j’ai déjà eu à le dire, si ces crimes commis sous Thomas Sankara avaient été commis par ce dernier, avec sa mort, ces crimes allaient cesser. 

Si c’est Thomas Sankara qui commettait ces crimes quand il était Président, l’assassin ayant été tué le 15 octobre 1987, il ne devrait plus y avoir d’assassinats politique. 

Or, ces crimes se sont accrus après la mort de Thomas Sankara. Ce qui veut dire que leur auteur était ailleurs. Ça veut dire que l’auteur des assassinats était autre que Thomas Sankara. 

On a dit que le journal L’Observateur avait été incendié sous Thomas Sankara. On a attribué la responsabilité de l’incendie à Thomas Sankara. Thomas Sankara est mort en 1987. 

Si c’était Thomas Sankara, L’Observateur aurait dû être autorisé à réapparaître. Mais cela n’a pas été le cas. En 1991, quatre ans après l’assassinat de Thomas Sankara quand L’Observateur a essayé de réapparaître on l’en a empêché. 

Est-ce que Thomas Sankara était toujours là ? Cela montre que ce n’était pas Thomas Sankara. L’erreur que Sankara a commise a été de vouloir protéger des copains. Et ça, c’est une erreur à ne pas commettre. 

Sur ce plan, j’ai tiré des leçons de la gouvernance de Thomas Sankara. Il ne faut pas protéger quelqu’un sous prétexte que c’est mon copain ou c’est mon parent. Parce que le jour où tu ne pourras plus le protéger ou le jour où il sentira qu’il a trop dévié et ne pourra plus bénéficier de ta protection il va t’éliminer. 

S’il avait purifié la révolution au fur et à mesure, en mettant de côté tous ceux qui étaient déviants, le 15 octobre 1987 ne se serait pas produit.   

Libreinfo.net : Comment faire pour poursuivre l’œuvre de Thomas Sankara ? 

Me Kyélem : C’est la sensibilisation et c’est ce que je fais tout le temps lors de mes interventions dans la presse quand le sujet tend vers la révolution. 

J’essaie toujours d’attirer l’attention pour montrer ce qui a été fait sous la révolution. Moi, je crois à la force du peuple. Il faut sensibiliser les gens. Une fois que les gens sont sensibilisés, il leur appartient maintenant, à eux, de décider de ce qu’ils veulent. 

Pourquoi Blaise Compaoré a été chassé ? Pourquoi Blaise Compaoré a-t-il fait 27 ans de pouvoir avant d’être chassé ? Parce que les gens n’étaient pas sensibilisés c’est tout. 

Vous savez, ceux qui ne sont pas instruits actuellement, ils ne se sentent pas concernés par l’Etat. Ils vivent en dehors de l’Etat. Pour que le peuple ait vraiment le pouvoir il faudrait faire en sorte que cette masse ait l’information nécessaire pour s’intéresser à la marche du pays. 

Quand à Ouagadougou, on a eu la masse critique nécessaire des gens qui ont commencé à s’intéresser à la bonne marche du pays, ils ont commencé à comprendre. Ils ont dit que cette modification de l’article 37 pour que Blaise Compaoré reste au pouvoir ne convient pas à nos aspirations. Il faut qu’il parte. Voilà pourquoi il est parti. 

Pourquoi Ibrahim Traoré a-t-il pris le pouvoir ?  Parce que la sensibilisation a atteint même les couches de l’armée. Vous avez remarqué que quand leur coup d’Etat hésitait, les populations sont sorties… parce que les gens ont commencé à comprendre où pouvait se trouver leurs intérêts et ils ont pris position. 

Quand les gens auront suffisamment d’informations, ils sauront distinguer leurs intérêts de ceux des autres. Ils sauront si le président en place sert leurs intérêts ou pas. Donc, il n’y a pas autre chose que la sensibilisation du peuple. 

Tout dépend de la vigilance du peuple comme j’ai eu à le dire avant 2011 dans une interview que j’ai accordée au journal Mutations. Il faut rendre le peuple vigilant, conscient de ses intérêts et le reste deviendra beaucoup plus facile. 

Lire aussi: [Interview] : « Il ne faudrait pas que le capitaine Traoré remette le pouvoir à quelqu’un d’autre », Me Apollinaire Kyélem

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