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[Interview] Quand on aime son pays, on va à sa découverte (Abdoul Karim Sango,Ministre de la culture,des arts et du tourisme)

Abdoul Karim Sango,Ministre de la culture des arts et du tourisme
Abdoul Karim Sango,Ministre de la culture des arts et du tourisme

Au Burkina Faso,le gouvernement a décidé de faire la promotion du tourisme interne. Cette promotion est accompagnée de plusieurs mesures fiscales.Pour ces vacances,c’est le ministre de la culture des arts et du tourisme Abdoul Karim Sango himself qui parcourt le pays pour montrer la voie à suivre.Dans une interview accordée à Libreinfo.net,le Ministre est convaincu que le tourisme Burkinabè est très riche mais peu exploité. Il nous explique également les reformes dans le secteur,l’insécurité et le tourisme,les patrimoines de l’Unesco au Burkina etc. Interview.

Propos recueillis par Albert Nagreogo

Libreinfo.net: Comment le ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme a-t-il passé ses vacances ?

Abdoul Karim Sango: Avant tout propos, permettez-moi de traduire ma reconnaissance à votre rédaction qui nous fait l’amitié d’un accompagnement remarquable. Pour en venir à votre question, je dirai tout simplement que ces vacances furent brèves et denses. Ce fut un privilège pour moi de les passer sur le  territoire national. Je dois dire qu’il ne s’agit en réalité pas de vacances, puisque les membres du gouvernement n’en ont pas eu véritablement droit. Notre pays fait face à de nombreux défis et au regard du contexte assez particulier que tout le monde connaît, il est difficile pour des ministres de prendre des vacances. J’allais dire que c’est un peu un luxe !

J’ai donc mis  à profit les quelques jours dont  je disposais pour faire la promotion du tourisme interne. C’est un engagement du gouvernement  qui vise à encourager les Burkinabè à aller à la découverte de  leur propre pays. En ma qualité donc de ministre en charge du Tourisme, j’ai tenu à donner l’exemple. Pendant une dizaine de jours, j’ai découvert ce que le Burkina Faso  recèle  de beau dans le domaine du patrimoine touristique, naturel et culturel.

Libreinfo.net: Qu’est que votre département a entrepris  pour permettre aux vacanciers de mieux découvrir le Burkina dans le cadre de la promotion du tourisme interne ?

Abdoul Karim Sango: Je dois rappeler que le rôle du ministère n’est pas d’organiser des activités touristiques. Il s’agit plutôt de créer un environnement juridique et institutionnel favorable aux opérateurs exerçant dans le tourisme et l’hôtellerie. De ce point de vue, je pense que le cadre existe avec une agence de promotion du tourisme qui date de plusieurs décennies, l’Office national du tourisme burkinabè (ONTB). Si on veut de meilleurs résultats dans le secteur, nous devons réfléchir pour changer le statut de cette institution. Le statut actuel de l’office ne lui permet pas d’être une véritable locomotive des politiques publiques en matière de tourisme ; il ne permet pas aussi de tirer avantage des énormes potentialités existantes. Prenons par exemple les chiffres de  2019 et vous comprendrez. On a enregistré  1,5 milliards de touristes dans le monde.  La part de l’Afrique, qui est d’ailleurs infime, est de l’ordre de 73 millions. Pendant ce temps, l’Europe, qui est moins attractive sur le  plan des richesses culturelles et touristiques,  a enregistré 744 millions de personnes. Notre pays, quant à lui, n’a comptabilisé en tout et pour tout, que  540 390 touristes. Même si les performances du Burkina Faso sont relativement en hausse par rapport à celles  de l’année précédente, il faut reconnaitre que nous ne profitons pas assez bien de la croissance du secteur. En 2019, les recettes hôtelières étaient évaluées seulement à un peu plus de 55 milliards de F CFA.

Avec l’accompagnement de mes collaborateurs, nous nous sommes engagés à faire montre de flexibilité dans l’interprétation et l’application de la réglementation pour alléger les contraintes relatives à l’exercice des établissements touristiques et hôteliers. Le code des investissements est attractif et profite à tous les promoteurs du secteur. Je constate d’ailleurs que de nombreux  établissements hôteliers ont été créés, depuis mon arrivée à la tête de ce département.

Je viens d’obtenir du ministère en charge de l’Economie et des Finances, la réduction de la TVA  qui passe de 18 à 10% pour les hôtels et les restaurants. Les acteurs se battaient depuis au moins 10 ans pour obtenir cette réduction. Avec l’Association professionnelle des hôteliers et restaurateurs du Burkina (APHRB), nous avons obtenu une réduction de 25% sur les prix des hôtels pour les vacances.

Avec la pandémie du Covid 19, le gouvernement a mis en place un fonds de relance des entreprises en difficultés.  Ce fonds de 100 milliards  de F CFA est ouvert aux promoteurs hôteliers et aux responsables des agences de voyage. Nous sommes progressivement  en train d’apurer la dette intérieure du secteur. Je signale que les paiements ont déjà démarré.

En dépit du contexte économique difficile, notre gouvernement, sous le leadership du Chef de l’Etat, a pris conscience des enjeux du secteur et met tout en œuvre pour sa relance. Il n’y a pas assez de pays africains qui ont eu la même approche que nous. Il faut s’en féliciter ! 

Libreinfo.net: Quelles sont pour vous les meilleures destinations du Burkina à visiter ?

Je m’en voudrais de marquer une préférence pour telle ou telle autre localité.  La particularité du Burkina, c’est que le pays, dans son ensemble, est couvert de sites et attraits touristiques. Chaque zone touristique se présente avec un avantage comparatif. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, nous disposons un patrimoine touristique culturel et naturel exceptionnel qu’il convient d’aller découvrir. C’est en cela que j’ai envie de paraphraser certains pour dire que le Burkina Faso est à ce jour un scandale touristique. C’est un pays avec une floraison de potentialités, encore sous exploitées.

Libreinfo.net: Vous parlez de tourisme interne, quelle est la politique qui soutient cette vision ?

Abdoul Karim Sango: La politique qui sous-tend cette vision qui vise le développement du tourisme par les Burkinabè est la mise en œuvre du programme « Connais-tu ton beau pays ? ». En fait, c’est une politique publique par laquelle nous voulons amener les Burkinabè de l’intérieur et de la diaspora à parcourir le pays  pour découvrir ses richesses et partant de là, leurs propres identités culturelles.

Il s’agit pour nous de mener des actions de sensibilisation pour que les Burkinabè soient fiers de leur pays. Cela passe par un changement radical de mentalité. Quand on aime son pays, on va à sa découverte. A titre personnel, je dois vous dire que je n’ai jamais compris la propension des Africains, en général et des Burkinabè, en particulier, à évoquer la visite des grandes villes européennes et américaines, alors qu’ils ne connaissent pas  les leurs. Chaque fois que nous visitons les pays des autres, ce sont des capitaux que nous y laissons au détriment des nôtres. Alors que notre argent, nous l’obtenons à partir d’ici. Il nous faut travailler  pour inverser la tendance avec l’occident. On ne peut pas se réclamer de Thomas Sankara, sans comprendre le principe fondamental de sa philosophie politique : « Consommons ce que nous produisons ».

Depuis deux ans,  en tant que ministre, je donne l’exemple, parce que les dirigeants aussi ont une très grande responsabilité. Vous ne pouvez pas dire au peuple de faire du tourisme interne et vous sautez dans le premier avion pour aller vous prélasser dans d’autres  pays.

Nous essayons aussi de rendre visible les sites touristiques et nous encourageons les acteurs du privé à contribuer pour un  meilleur aménagement de ceux-ci. Pour la valorisation des sites, je voudrais remercier les hommes de médias dont les caméras et les plumes s’arrêtent sur ce que nous avons de plus beau pour le partager avec le plus grand nombre de personnes.

C’est vrai que les tarifs hôteliers ont connu une baisse de 25% pour la période des vacances, mais nous allons voir dans quelle mesure les  ajuster au pouvoir d’achat des Burkinabè. Il n’y a  pas de miracles pour booster le secteur que de susciter la consommation. Mais cela passe par un changement des habitudes et l’émergence d’une classe moyenne. 

Libreinfo.net: Il y a la crainte de l’insécurité, notamment le terrorisme. Comment vous-voyez la situation sur le tourisme ?

Abdoul Karim Sango: Je n’approuve  pas vraiment cette perception des choses. Montrez-moi un seul pays où l’on vit en sécurité. Malheureusement, nous sommes toujours à la remorque de la pensée des autres qui finissent par nous convaincre que même dans notre propre pays, nous sommes en insécurité. Je connais l’exemple américain où dans beaucoup d’Etats, toutes les secondes, on a la chance de se faire tuer. L’analyse des données sur l’indice de criminalité et de sécurité dans le monde ne fait même pas cas du Burkina Faso. On ne peut pas, en raison du terrorisme, donner l’impression qu’on tue dans notre pays à tous les coins de rue. Malheureusement, on trouve des nationaux qui alimentent cette peur. Sinon, allez consulter les rapports sur les deux indices que je viens de mentionner, vous vous rendrez compte que nous sommes une destination plus sûre que bien de pays dits développés.  Le problème, nous sommes victimes du matraquage communicationnel des grandes puissances qui parlent de nous que nous ne le faisons. 

Libreinfo.net: Le Quai d’Orsay a encore colorié en rouge une très grande partie du Burkina Faso, n’est-ce pas un obstacle psychologique pour ceux qui veulent visiter l’intérieur du pays ?

Abdoul Karim Sango: Je vais vous surprendre, en tenant un propos, on ne peut moins diplomatique. La posture du Quai d’Orsay m’importe peu ; c’est une démarche politicienne qui intéresse les Français. Il me plaît de  relever qu’en droit international, le principe de base que l’on nous enseigne,  c’est celui de la réciprocité. Je l’ai déjà dit à haute voix à des diplomates de pays occidentaux, c’est discourtois de peindre la carte d’un pays, selon ses propres normes.  

Moi, je suis Burkinabè et je  parle aux Burkinabè, aux africains et aux amis du Burkina Faso qui sont hors des frontières africaines. Ceux qui aiment notre pays viendront toujours chez nous. Notre culture nous enseigne d’aller visiter l’ami et le frère quand ils sont dans des difficultés. Si les Burkinabè visitent notre pays et avec les Africains, on se réjouira d’une manifestation agissante de la solidarité et de la fraternité.

Libreinfo.net: Les artisans, les guides touristiques, les concessionnaires de chasse se plaignent de la morosité des affaires, compte tenu de l’insécurité.  Quelle est votre stratégie de soutien à ces acteurs ?

Abdoul Karim Sango: Evidemment que tous les secteurs sont affectés et eux en particulier un peu plus. Cela est dû au fait que pendant longtemps, ce sont les touristes occidentaux qui étaient leur clientèle et  achetaient par exemple les œuvres  d’art. Moi, je compte sur le marché intérieur et africain en général pour relever ces défis. Aujourd’hui, nous sommes en train de relever le défi dans le secteur du coton, avec le Faso Dan Fani et le Koko Donda… Il y a une dynamique intéressante en cours pour une meilleure organisation de l’ensemble de ces secteurs.

Libreinfo.net : Quel est l’apport du tourisme dans l’économie burkinabè ?

Abdoul Karim Sango: C’est un sous-secteur de l’économie à très fort potentiel économique qui génère de nombreux emplois et contribue à la richesse nationale. Comme je l’ai déjà indiqué,  il est faiblement exploité dans notre pays pour diverses raisons. En 2019, le secteur a permis de mobiliser plus de 56 milliards de F CFA de recettes. C’est appréciable, mais largement en deçà de nos attentes, au regarde des immenses potentialités. Imaginez-vous qu’en 2017, le tourisme a contribué à hauteur de 2,6% à la formation du PIB, alors que la moyenne mondiale était de l’ordre  de 8%. Si on veut véritablement tirer un profit,  il y a des investissements structurels que l’Etat doit encore réaliser, en termes de réalisation de routes, de réduction des coûts de l’énergie…

Libreinfo.net: Quel est l’impact du COVID-19 sur le tourisme ?

Abdoul Karim Sango :C’est évident que le secteur a été le plus affecté. Voyez-vous, avec la fermeture des aéroports, entre-temps, il n’y avait plus de touristes étrangers. Subséquemment, les agences de voyages ont fermé ; les réceptifs hôteliers ont été obligés de se séparer d’une partie importante du personnel. Les restaurants aussi. En conséquence, les sites touristiques ont perdu l’affluence des grands jours. D’ici à la fin de l’année, espérant que la pandémie aura été vaincue, nous serons en mesure de produire des données statistiques.

Libreinfo.net: Quel bilan peut-on faire des sites burkinabè inscrits au patrimoine de l’UNESCO ?

Abdoul Karim Sango: Le bilan est satisfaisant, mais loin du potentiel à réaliser. Nous avons suffisamment des raisons de nos réjouir,car sur 96 biens africains inscrits au patrimoine mondial, notre pays est parvenu à inscrire  trois sites. Il s’agit des ruines de Loropéni, en 2009,  les sites de la métallurgie ancienne de fer, en 2019 et le complexe WAP (le parc W d’Arly), en 2017,  que nous avons en partage avec le Niger et le Bénin. Je dois préciser que nous  avons sauvé l’honneur du continent, en juillet 2019, car c’est notre pays seul qui est parvenu à  faire inscrire un site au patrimoine mondial. C’est encourageant, mais je dois reconnaître que  le Burkina Faso tout comme l’Afrique, en général, est très en retard par rapport aux autres régions du monde.

Libreinfo.net: Qu’est-ce que le Burkina gagne avec l’inscription de ces sites ?

Abdoul Karim Sago:Il s’agit d’une reconnaissance internationale du savoir de nos ancêtres et que nous partageons avec l’humanité, en tant que patrimoine commun désormais. Cela place notre pays sous le feu des projecteurs. Il profite d’une visibilité. Aussi, ces sites profitent d’un mécanisme de protection renforcée qui permet de les sauvegarder. Ce qui a pour effet d’augmenter l’attraction  touristiques des sites. C’est dire que le pays peut capter des ressources de la gestion de ces biens, avec le développement de l’économie locale. Notons d’ailleurs que la valeur est plus que matérielle, encore qu’ils nous permettent de savoir qui nous sommes et de sauvegarder notre identité culturelle, vachement menacée.

Libreinfo.net: Quelle est votre politique de protection des sites touristiques ?

Abdoul Karim Sango: La protection des sites est assurée  par les comités locaux de gestion. Le site est situé toujours dans une région, une commune, un village. C’est l’affaire des populations qui vivent autour desdits sites qui, s’ils sont bien surveillés et gérés, vont profiter à l’économie locale. A ce jour, je peux dire que les gens ont compris ; ils sont collaboratifs. Je salue d’ailleurs l’implication des maires des collectivités territoriales, des préfets, des organisations  de la société civile, des autorités coutumières et religieuses, et des corps de métiers qui ont compris l’intérêt de ces biens.  Eu égard à leur contribution, l’Etat  ne fait qu’accompagner, en aidant à mieux organiser le mode de gestion.

Libreinfo.net: La France a promis de restituer des objets culturels africains, où en est-on avec le cas du Burkina Faso ?

Abdoul Karim Sango: J’ai écrit, au nom du gouvernement du Burkina Faso, à mon homologue français pour demander que nous allions de déclaration d’intention à la matérialisation, pour être en phase avec le discours du Président Macron. Je suis toujours dans l’attente de la réponse. Un comité scientifique a été mis en place pour suivre le dossier. Nous devrions mobiliser quelques ressources pour le travail du comité. Mais tout cela n’a pas vu le jour, à cause de la Covid-19 qui a changé nos priorités. Avec mes pairs de la Cedeao, nous avons demandé aux Chefs d’Etat que nous puissions disposer d’une démarche commune qui intègre même l’union africaine. Je dirai donc que le dossier suit son cours.

Libreinfo.net: Comment  comptez-vous promouvoir la visite des musées ?

Abdoul Karim Sango: C’est une question de mentalité. Il faut éduquer et sensibiliser les plus jeunes, les adultes à la découverte des musées. Les musées, c’est notre histoire, notre identité. Aller au musée, c’est avoir le souci de mieux se connaitre soi-même. Et les statistiques à la fréquentation de ces institutions  s’améliorent. C’est louable, car il convient de dire que le changement de mentalité est une œuvre qui commande du temps.

Libreinfo.net: La Semaine nationale culture (SNC) est toujours dans les agendas du gouvernement burkinabè ?

Abdoul Karim Sango: Vous conviendrez avec moi, indépendamment de notre volonté, le pari de la présente édition de la SNC est difficilement  tenable. C’est un choix responsable du gouvernement, motivé par la persistance de la maladie à Coronavirus qui a entraîné l’annulation d’autres manifestations d’envergure internationale. Toutefois, à notre niveau, nous nous attelons à identifier  un scénario pour contenter nos amis de la ville de Sya qui abrite l’évènement. 

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