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Kaya : la vie « difficile » des veuves déplacées internes

Fati Ouédraogo(main sur le menton), Fati Sawadogo( nourrisson-tee-shirt jaune au milieu) et Toumasgo Sawadogo(extrème droite) toutes des veuves venues de Dablo/Libreinfo,27-02-2020

La ville de Kaya, chef-lieu de la région du Centre-nord comptait près de 70 mille habitants avant l’éclatement de la crise sécuritaire. Aujourd’hui, plus de 80 mille personnes déplacées internes (PDI) y vivent selon l’Ambassade de France au Burkina, sur près de 765 mille selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA)  sur toute l’étendue du pays.  La plupart de ces PDI n’a pas accès à la santé, à l’éducation, à une alimentation saine. La situation est d’autant préoccupante que le système des Nations-unies au Burkina annonce un besoin financier de près de 185 milliards de FCFA pour y faire. Les femmes, les enfants, surtout les filles ont plus besoin de protection.  Le constat fait ce 27 février 2020, dans ce reportage de Libreinfo.net.

Par Siébou Kansié, de retour de Kaya

A Kaya comme sur bien d’autres sites de déplacés internes, ils sont de dizaines de milliers de Burkinabè qui fuient l’insécurité dans leurs localités d’origine. Sur ce site (Kaya), les personnes déplacées internes survivent. La solidarité agissante, existe peut-être, mais pas à suffisance. La banalisation de la vie humaine et parfois même, l’insensibilité des hommes est de plus en plus remarquée.

Je rêve de devenir infirmière pour soigner des malades

Zoulayssa Ouédraogo, est une personne déplacée interne (PDI), comme on les appelle. Elle vient de Dablo. Nous l’avons rencontrée à quelques encablures du site des PDI à Kaya. Sa vie est à moitié détruite et de la plus violente des manières. Elle garde toujours ses traits de beauté. D’un teint clair, d’une taille un peu élancée, elle était dans une robe moulante ce jour-là, et sur un vélo panier blanc.

Difficile de savoir que derrière cette beauté et cet apparent aspect d’une jeune fille sans soucis, se cache une personne très peinée, meurtrie. Sa blessure intérieure est béante et elle traîne avec. En effet, sa vie a été chamboulée un jour de juin 2019 à Dablo. Elle ne se rappelle pas la date exacte.  Mais ce jour-là, raconte-elle, une cinquantaine d’hommes armés est arrivée vêtue de tenue militaire « terre du Burkina », à la boutique de son mari. « Je faisais des gâteaux à côté de la boutique. », se souvient-elle.

Tous sur place se sont sentis rassurés, croyant que ces hommes armés étaient des éléments des forces de défense et de sécurité en patrouille de sécurisation. Mais la violence avec laquelle le mari de Zoulayssa a été abattu par ces derniers dans sa boutique, a très vite instauré un désenchantement douloureux. La boutique a été par la suite incendiée sans un seul mot à qui que soit.

Zoulayssa venait de perdre ainsi la saveur de la vie. Elle est ébranlée. Néanmoins, l’instinct de survie va l’amener, elle, son enfant de trois ans et sa petite sœur de sept ans, à prendre le chemin de la fuite vers Barsalogho, où ses parents se sont retranchés ;  puis, vers Kaya chez son oncle. Là, elle s’efforcera de surmonter les difficultés liées au choc, au traumatisme avec l’aide du service de psychologie à Kaya. « Maintenant, je peux en parler grâce aux conseils des psychologues. », dit-t-elle.

La jeune élève-mère de 21 ans après avoir quelque peu retrouvé ses esprits, a pu s’inscrire en classe de première ‘’A’’, à l’école Démocratique et populaire de Kaya. Elle a repris le chemin de l’école, mais s’inquiète de sa situation dans les années à venir : « Les frais de ma scolarité s’élèvent à 62 000F. La première tranche (37 000F), c’est mon petit papa qui l’a payée. Le reste, c’est une structure qui nous a aidés à payer. J’ai dix de moyenne au premier trimestre. Le décès de mon mari affecte beaucoup mes études. Il me donnait tout ce que j’avais besoin et rien ne gênait mes études. J’étais dans la joie. Maintenant, tout est foutu. Je n’ai même plus 25F pour payer du gâteau pour mon enfant qui pleure chaque matin. Je n’ai rien pu emporter. Mon mari venait de faire une grande commande de marchandises et tout est parti en fumée. Je demande de l’aide pour entretenir mes enfants et poursuivre mes études jusqu’à obtenir un boulot. »

Malgré tout, Zoulayssa rêve de devenir une infirmière pour soigner des malades. Elle entend tout mettre en œuvre pour atteindre cet objectif : devenir un agent de santé. 

 La plupart d’entre nous, avons perdu nos maris

Tout comme Zoulayssa Ouédraogo, beaucoup de femmes vivant sur le site des déplacés internes de Kaya ont un fardeau qui dépasse l’entendement.

Jeudi 27 février 2020, il est 10 heures 41 minutes. Nous sommes dans la cour de Boureima Pafadnam située à près d’un kilomètre du site des PDI. Là, une tente du Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés (HCR) est dressée. Quatre femmes dont trois ont des nourrissons avec plus d’une quinzaine d’enfants y vivent. En fait, elles appartiennent aux deux frères de Boureima Pafadnam qui vivaient à Dablo. Ils ont tous été abattus par des hommes armés alors qu’ils labouraient leur champ.

« Nous étions au champ ce jour-là. C’est au mois de juin, mais on ne se rappelle plus la date. Nos deux maris (chacun a deux femmes) plus deux autres, labouraient avec les bœufs. Des hommes armés sont arrivés, et ont abattu sous nos yeux, tous les quatre hommes. C’était l’horreur. On ne savait pas quoi faire. C’est ainsi avec des charrettes, on a pu arriver ici. J’ai quatre enfants. », rencontre Toumasgo Sawadogo, âgée de 32 ans aux côtés de ses coépouses.

Haoua Sawadogo, elle, a 41 ans. Son mari fait partie des quatre qui ont été froidement abattus au champ par des hommes armés le 23 juin à Dablo. « Mes trois garçons plus mon mari ont tous été tués le même jour. Je suis seule et aucun homme ne me voudra encore », s’est-elle impuissamment lâchée. Au fur et à mesure que nous poursuivons l’entretien, des dames avec des enfants derrière elles, arrivaient et toutes, veulent témoigner. « La plupart d’entre nous, avons perdu nos maris », lance dans le groupe, une femme allaitante.

Une vie difficile à Kaya

Toutes souhaitent que la situation sécuritaire très délétère se rétablisse pour qu’elles retournent dans leurs localités. A Kaya, la vie est difficile. Personne ne peut mener une activité économique. Toutes assurent vivre de la plus simple des manières. « Quand nous sommes arrivées ici, nous avons loué une maison à huit avec nos enfants qui valent la trentaine. La maison coûtait 5000 F. Entre temps, on n’arrivait plus à payer le loyer et c’est là que nous sommes venues sous cette tente. Le Programme alimentaire mondial (PAM) nous aide avec des vivres et des ustensiles de cuisine, car nous sommes venues les mains vides. Et là, ce ne sont pas nous toutes qui gagnons ces ustensiles de cuisine très nécessaires pour nous », témoigne Fati Ouédraogo, mère de six enfants.

Une situation d’hygiène très criarde

L’eau, une denrée rare sur le site des déplacés internes de Kaya

Sous la tente de fortune dressée au domicile de Boureima Pafadnam, où vivent une vingtaine de personnes, s’entremêlent toutes sortes d’insalubrité. Des marmites noires qui traînent par-ci, des habits et les plats sales par-là, le tout sur un sol qui n’est pas damé. Difficile de savoir que ce sont des êtres humains qui y vivent.

Fati Sawadogo a un nourrisson qui ne cesse de pleurnicher. « Il y a deux jours qu’elle pleure, mais je n’ai pas de moyens pour l’amener à l’hôpital », dit-elle.  Au-delà de ces questions de santé, il y a le manque d’eau. « Un bidon de 20 litres d’eau coûte 10F et ça ne se gagne même pas à la fontaine. Quand nous allons à la pompe, c’est encore grave. On est tellement nombreuse à vouloir de l’eau. Et quand on arrive à gagner l’eau, se doucher n’est pas une priorité. D’ailleurs on se douche chaque deux jours. », confie Toumasgo Sawadogo. Et une autre, dans le groupe d’ajouter « nous n’avons pas de douches, de latrines. On demande les toilettes des voisins pour se soulager. A défaut, on le fait la nuit ou très tôt le matin en brousse là-bas. » Ce sont entre autres, les difficultés que les personnes déplacées internes disent vivre.

Sauver l’école, l’éducation des enfants

Pafadnam Zourata à 10 ans. Elle faisait la classe de CP1 à Dablo. Mais à Kaya, pour faute de place, son école est interrompue.

Plusieurs enfants et leurs parents, la plupart leurs mères, car leurs pères tués, sont dissimulés dans toute la ville de Kaya. Malgré les efforts des ONGs comme Plan International Burkina, l’Unicef, des associations locales, pour l’augmentation des salles de classes supplémentaires afin de faire face au nombre croissant des élèves dû au terrorisme, bon nombre d’enfants n’arrivent toujours pas à aller à l’école, faute de place.

C’est le cas de Pafadnam Zourata, obligée ainsi de passer toute la journée à la maison. Les mères sont désorientées. « Nous sommes touchées à tous les niveaux. Voyez vous-même, ils sont une quinzaine d’enfants qui passent toute la journée avec nous ici. Nous avons tout fait, les maîtres disent qu’il n’y a plus de places. Que notre président travaille au moins à ce que nos enfants puissent aller à l’école ! », plaident-t-elles. Selon les derniers chiffres d’OCHA, mis à jour le 27 février 2020, 318 mille enfants n’ont pas accès à l’école, à cause de la fermeture de 2410 établissements scolaires suite à l’insécurité. Des mesures urgentes s’imposent donc, pour sauver l’éducation nationale, du moins dans la région du Centre-nord.

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