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Terrorisme et dialogue: «Je ne vois pas d’acteurs dans ces localités qui puissent être crédibles pour convaincre» Mahamadou Sawadogo

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Mahamadou Sawadogo
Mahamadou Sawadogo, expert en sécurité et aux questions d'extrémisme

Le Burkina Faso a opté de dialoguer avec des groupes armés terroristes dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Sauf que cette option est diversement appréciée. Il y a des burkinabè qui ne trouvent pas pertinent cette approche car pour eux sur quoi reposera ce dialogue? Cependant, d’autres pensent que l’idée est bonne mais les conditions ne sont pas réunies. Mahamadou Sawadogo, expert en sécurité et des questions de l’extrémisme violent au Sahel donne son analyse à Libreinfo.net dans cet entretien.

 

Propos recueillis par Nicolas Abrahm Bazié

Libreinfo.net: Comment avez-vous accueilli la mise en place des comités locaux de dialogue avec les groupes armés terroristes ?

Mahamadou Sawadogo : Je dirai que le principe est bon et nous attendons maintenant la mise en place effective de ces comités locaux. La petite critique qu’on peut faire, c’est le manque de cadre.

Il n’y a pas de cadre créé, qui puisse faire fonctionner ces comités locaux. Ils n’ont clairement pas défini avec quels types d’acteurs il faut dialoguer et quels types d’acteurs doivent dialoguer.

Le profil est important quand il s’agit de dialogue, parce qu’on aura à faire à des gens qui ont basculé de l’autre côté et qui auront besoin des gens crédibles et digne de confiance qui peuvent agir et qui ont le pouvoir d’agir.

C’est tout ça qui n’a pas été encadré. Peut-être que dans les jours ou les mois à venir, nous aurons un éclaircissement sur ces initiatives locaux de sécurité.

Libreinfo.net : Pensez-vous que les groupes armés terroristes auront une oreille attentive à ce dialogue national ?

Mahamadou Sawadogo : La structure en elle-même pose un petit problème : c’est la légitimité de ceux qui vont dialoguer puisqu’ils auront l’interface des leaders locaux.

Alors, avant que ce dialogue ne soit engagé, les groupes armés terroristes ont pris le soin de détruire tout ce qui est facteur de résilience des communautés. Et c’est d’ailleurs ces responsables qui ont été la principale cible des groupes armés terroristes et qui aujourd’hui, ont presque disparu du paysage des communautés.

S’ils n’ont pas disparu, ils ne sont plus crédibles parce qu’ils sont entremêlés dans la politique. Quand ce n’est pas le cas, c’est qu’ils n’ont pas pu empêcher le basculement de ces hommes dans l’extrémisme. La question c’est de savoir s’ils pourront faire revenir ces hommes qu’ils n’ont pas pu empêcher de basculer dans la violence.

La deuxième problématique c’est, est-ce que ces hommes auront confiance à leurs interlocuteurs. Puisque nous n’avons pas de procédure claire qui dit que lorsque vous déposer les armes, voilà ce qu’on doit devenir, et où on doit aller.

Rien n’a pas été établi et préétabli pour l’instant. Il n’y a pas d’institution qui a été mise en place comme au Niger et au Cameroun. Dans ces deux pays, des structures chargées de recueillir ces jeunes ont été mises en place et la procédure a été clairement définie.

A notre niveau, si aujourd’hui nous avons une cinquantaine de combattants, qu’est-ce qu’on fait d’eux ? Sans oublier que ces combattants sont issus des communautés.

On se demande maintenant si ces communautés vont accepter les pardonner, après ce qu’ils ont fait. Ce sont ces questions qu’on se pose à l’heure actuelle.

Libreinfo.net : Quand vous citez le Niger et le Cameroun, cela veut dire que l’initiative n’est pas nouvelle sous nos cieux et que toute la polémique autour de ces comités locaux à votre avis, devrait être une question non essentielle.

Mahamadou Sawadogo : Non, ce n’est pas une question non essentielle, je pense que la polémique est réelle. Aussi, on doit lever cette polémique en donnant un calendrier précis. Parce qu’on a des exemples du Niger et du Cameroun.

Si on pouvait s’inspirer de ces exemples et les adapter au cas du Burkina, on aurait un agenda clair. Mais jusqu’à présent, c’est le flou qui entoure ce dispositif qui fait qu’il y a une polémique.

Libreinfo.net : Le gouvernement dit qu’il n’y a pas de contrepartie. Selon vous, est-ce qu’il est possible de dialoguer sans qu’il ait des concessions ?

Mahamadou Sawadogo : Pour moi, il se peut qu’il n’y ait pas de contrepartie financière, mais il y aura forcément une autre chose comme contrepartie.

Même quand vous voyez le cas du Niger et du Cameroun, la contrepartie a été qu’on oublie les exactions commises et dans une première phase, les combattants sont entièrement pris en charge par les leaders communautaires. Dans une deuxième phase qu’on trouve du boulot pour eux.

Est-ce que cela n’a pas un coût ? Est-ce que le fait qu’on s’occupe très bien des jeunes qui ont basculé ne va pas pousser d’autres jeunes à prendre ce chemin ? Parce que c’est d’ailleurs ce qui a fait que beaucoup n’ont pas été résilients et ils ont préféré rejoindre les groupes armés terroristes.

Libreinfo.net : Est-ce que ce type de dialogue n’existait pas sous le régime Kaboré ?

Mahamadou Sawadogo : Oui, sous Roch Kaboré on avait des dialogues décentralisés dans certaines localités comme Thiou.

On a eu aussi des dialogues dans la province du Yagha avec quelques groupes mais cela n’a pas porté fruit parce qu’à un moment donné l’un ou l’autre n’a pas tenu son engagement.

Et même sous l’ère Kaboré, il y a eu des terroristes qui ont été libérés mais aujourd’hui ce sont ces mêmes leaders terroristes qui sont en train de semer la terreur au sein des populations locales. Ce qui veut dire que ce côté n’a pas trop marché.

Libreinfo.net : Parlant de dialogue, on a une série d’attaques terroristes contre les forces de défense et de sécurité. A votre avis quelles sont les chances pour que ce dialogue réussisse ?

Mahamadou Sawadogo: Je pense qu’on a commis une erreur en engageant tout suite le dialogue avec une catégorie de groupes ou une catégorie de personnes, tout en oubliant que ce n’est pas ce groupe-là qui maîtrise toute la région.

Donc, cet incident vient nous donner la preuve que dans le Soum par exemple, il va falloir prendre en compte tous les groupes, faire une cartographie des groupes qui interviennent dans cette zone et faire la tri pour voir avec quel groupe on peut négocier ou dialoguer, et avec quel groupe on ne peut pas entrer en contact. En ce moment, on fait le traitement, tout en sachant que même après le dialogue, on va continuer à mener les combats.

Quand ton prend le mode opératoire de l’attaque de Gaskindé et de Pobé-Mengao, on sait que ce sont des gens qui ont été bien formés parce qu’on n’attaque pas un détachement sous un coup de tête. Cela veut dire que l’opération a été préparée depuis bien longtemps.

On a plusieurs fractions de groupes terroristes et il faut écarter d’autres en soulignant qu’elles ne font pas partie du dialogue ou bien voir si on peut mettre tous ces groupes dans le même panier. Ce qui n’est pas possible parce qu’on a l’État islamique au grand Sahara et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans.

Alors que les deux groupes sont radicalement opposés et se combattent. L’État islamique a infiltré une partie du Soum. Je ne vois pas comment on peut s’asseoir avec des groupes qui sont déjà opposés, c’est carrément complexe cette situation.

Libreinfo.net : Quand on écoute le gouvernement burkinabè, on a l’impression qu’il y a deux visages, notamment ceux qui font un conflit ethnique, ceux qui font le conflit idéologique et il y a également ceux qu’on appelle les bandits. Le tout mis ensemble aujourd’hui, comment vous voyez ce dialogue ?

Mahamadou Sawadogo :  Voilà pourquoi il est important de catégoriser ce dialogue, c’est-à-dire le mener en fonction des dynamiques et des régions. Effectivement il y a un conflit ethnique.

C’est l’exemple de la région du Centre-Nord. Ce qui a fait basculer cette région c’est clairement l’affaire de Yirgou qui est une question ethnique. Dans le Soum, on parle plutôt de changement de l’ordre social. On a des questions d’esclave, de coutumes que la nouvelle génération veut changer depuis le temps de Malam Dicko.

Et si c’est là que le dialogue va commencer, cela sera très difficile parce qu’on ne peut pas demander aux gens de changer leurs habitudes et leur manière de prier ou leurs coutumes ancestrales, même si elles vont à l’encontre des droits humains. Pour le cas de la Boucle du Mouhoun, on peut parler de conflit ethnique surtout entre Peulh et Dogon pour des questions de pastoralisme.

A l’Est on peut parler de problème ethnique et fabriqué par l’État. Le véritable problème est foncier et est aussi en accointance avec les groupes armés et les criminels, parce que cette région est stratégique et le flux commercial y est très intense pour les groupes armés, les criminels et l’Etat.

C’est tout ça qu’il faut prendre en compte avant de voir si on doit dialoguer ou pas et avec qui et quel acteur. Il y a certaines zones où la principale préoccupation des groupes armés, c’est la suppression pure et simple des groupes VDP. Est-ce que c’est possible ? Voilà la question qu’on se pose.

Libreinfo.net : Pour vous il était idéal de mener ce dialogue dans la discrétion sans médiatiser ?

Mahamadou Sawadogo : Exactement ! L’idéal c’était de mener ce dialogue sans médiatiser parce que le risque que prend l’équipe de rejoindre l’État normal, c’est la mort. La personne est systématiquement abattue par ses pairs.

Donc, le mieux c’était d’organiser ce dialogue en catimini et de laisser le choix aux personnes de prendre les conséquences de leurs actes avant de rejoindre la normalité parce que ce n’est pas évident que l’Etat aura les capacités nécessaires de les protéger de façon indéfinie. Et s’il y a un manque de protection, beaucoup vont préférer retourner où ils ont quitté.

Libreinfo.net : Est-ce que les solutions du dialogue ne sont pas précaires ?

Mahamadou Sawadogo : Je peux dire que ce sont des solutions pérennes si elles sont bien menées. Si elles ne sont pas bien menées elles sont très éphémères.

Mais tel que nous sommes en train de vouloir mener ce dialogue, c’est comme si nous voulons pousser une partie des groupes armés à trahir l’autre et là ça risque de ne pas marcher. Il faut qu’on les ramène par conviction et il faut un cadre de protection, des mesures d’accompagnement pour ces jeunes sinon ils vont se sentir trahi.

Quel doit être le comportement de l’État lorsqu’il demande un groupe à le rejoindre ? Il y a déjà les personnes déplacées internes qui sont là, est-ce qu’elles sont bien traitées ? Est-ce que les familles de ces jeunes qui ont rejoint les groupes armés sont bien traitées ?

Si leurs familles ne sont pas bien traitées ça va être difficile de les convaincre. Pour moi, la clé de voûte c’était de prendre bien soins des déplacées internes et le message remontera jusqu’à ces jeunes.

Si jusqu’à présent nous ne sommes pas à mesure de le faire cela sera très difficile. Vous avez vu ce qui se passe à Ouagadougou, dans les artères de la ville. Ça va être difficile de convaincre quelqu’un de laisser sa vie qu’il menait pour venir vivre une vie de misère.

Libreinfo.net : Parmi les acteurs, qui sont ceux qui sont véritablement légitimes et qui peuvent être écoutés par les groupes armés terroristes ?

Mahamadou Sawadogo: Aujourd’hui, pour moi, je ne vois plus de leaders légitimes pour se faire écouter par les jeunes, parce qu’on a tout détruit. La chose sur laquelle on peut nous féliciter, c’est le fait d’avoir réussi à détruire tout ce qui est facteur de résilience. Donc, il faut qu’on prenne le temps de reconstruire tout ça.

Ça va prendre du temps mais il faut le faire parce que si on est pressé, on va mal agir. Je ne vois pas d’acteurs dans ces localités qui puissent être crédibles pour convaincre. On a vu qu’il n’y a presque pas de chef au Sahel.

A l’Est, ceux qui sont restés sont soient en collaboration avec les groupes armés terroristes soient en train de se battre. Ils ont perdu toute légitimité. ils ont même séparer la population et c’est ça qui a causé le basculement de certaines régions : la division entre les leaders.

Pour la région de l’Est ou du Sahel, il va falloir faire une réconciliation entre ces leaders avant qu’ils aient le mandat de ramener les jeunes qui ont rejoint les groupes armés terroristes.

C’est parce qu’ils ont échoué qu’on en est là. Sinon, si on fonce dans ce dialogue tête baissée, on va récolter les mêmes résultats. La politique est aussi passée par là. Puisque les leaders sont très politisés.

Libreinfo.net : Est-ce qu’il peut avoir des facteurs exogènes qui peuvent impacter ce dialogue ?

Mahamadou Sawadogo: Bien sûr, il peut avoir des facteurs exogènes comme l’influence des politiciens, le rejet des leaders par les personnes qui veulent dialoguer parce qu’elles ne les trouvent pas crédibles.

L’autre facteur exogène c’est la réaction de la population qu’on ne maîtrise pas, parce que les communautés qui ont été meurtries, violentées, vont-elles accepter de pardonner leurs bourreaux ? Est-ce que nous acceptons pardonner les bourreaux de Sankara ?

Si c’est le cas, on dit allons à la justice transitionnelle qu’est le pardon. Si vous identifiez clairement la personne qui a tué votre papa, vous porter plainte contre elle et on vous dit qu’au nom du dialogue, il faut pardonner et tout oublier, êtes-vous prêts à l’accepter ? C’est tout ça qu’il faut mesurer avant d’entamer le dialogue.

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