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[Interview] Burkina Faso: «il n’y a pas de rigueur de l’Etat vis-à-vis des sociétés minières » Jonas Hien directeur des programmes de ORCADE

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sociétés minières Jonas Hien
Jonas Hien, directeur des programmes de l’Organisation pour le renforcement des capacités de développement (ORCADE)

Dan un entretien accordé à Libre info Jonas Hien explique l’opportunité du décret portant fixation des conditions de la fourniture locale des sociétés minières . Ce décret adopté par le gouvernement burkinabè le 22 septembre 2021 fait désormais obligation aux entreprises minières et à leurs sous-traitants d’accorder aux personnes physiques ou morales burkinabè tout contrat de prestation de service, tout en définissant la listes des biens et services assortis de quotas à respecter. C’est un grand pas qui vient d’être fait, estimait le ministre des mines Dr Bachir Ismaël Ouédraogo. Au-delà de l’adoption de ce décret , beaucoup de choses restent à faire pour assainir le secteur  des sociétés minières au Burkina Faso, déclare Jonas Hien, directeur des programmes de l’Organisation pour le renforcement des capacités de développement (ORCADE) et président de « Mines alerte, publiez ce que vous payez ».

Propos recueillis par Albert Nagreogo

Libreinfo.net : Comment vous trouvez l’évolution du secteur minier au Burkina Faso en 2021 ?

Jonas Hien (J.H) : sans avoir déjà fait un bilan technique et exhaustif on peut quand même dire qu’en terme de production d’or, il y’a une évolution. D’une cinquantaine de tonnes d’or l’année précédente nous sommes pratiquement à plus de 60 tonnes d’or en 2021 ce qui montre qu’il y’a quand même quelque chose d’assez important. Mais comme nous disons au niveau de la société civile ce n’est pas seulement ça la gouvernance du secteur minier, c’est tout un ensemble en termes d’utilisation des recettes que nous tirons de la vente de ces produits d’or.

Les questions sociales, les questions environnementales et quand on met tout cela ensemble, on peut dire que le Burkina Faso de plus en plus confirme son statut de pays minier. Mais nous avons encore beaucoup de défis à relever en termes de renforcement des capacités nationales, en termes de suivi des activités des sociétés minières parce qu’à ce niveau il faut reconnaitre qu’il y’a beaucoup d’insuffisances or quand vous ne suivez pas, vous pouvez perdre beaucoup d’opportunités.

Libreinfo.net : comment vous qualifiez les industries minières qui sont au Burkina Faso. Est-ce que, ce sont des industries minières qui respectent la responsabilité sociétale de l’entreprise ?

Jonas Hien : on ne peut pas généraliser mais pour la plupart, moi je ne les qualifie pas d’entreprise citoyenne, même si chaque société minière aujourd’hui au Burkina Faso vous dira qu’elle est une entreprise citoyenne. Une entreprise citoyenne effectivement, c’est une entreprise qui a beaucoup d’égard dans son pays d’exploitation en termes de respect des lois du pays, en termes de bonne cohabitation avec les communautés, en termes d’accompagnement conséquent de ces communautés qui subissent beaucoup de préjudices du fait de leurs activités, en termes de respect de la règlementation alors quand on met tout ça ensemble on peut compter du bout des doigts les sociétés minières qui tentent d’aller dans ce sens.

Ce n’est pas parce qu’on a construit une école quelque part ou qu’on a donné de quoi à fabriquer du savon à une communauté que cela suffit pour dire qu’on est une entreprise citoyenne.

Libreinfo.net  : Est-ce que le Burkina Faso n’est pas aussi responsable des dérives qui arrivent dans les sociétés minières ?

Jonas Hien : on peut considérer qu’il y’a des failles dans les textes, les sociétés minières les exploitent. On peut dire également qu’il n’y a pas de rigueur de l’Etat vis-à-vis des sociétés minières.

Je vous dis qu’il y’a des sociétés minières au Burkina Faso qui ne devraient pas avoir leur titre minier. Le fait que cette rigueur n’existe pas et que nous avons encore des failles ça peut permettre de dire que l’Etat burkinabè à une plus grande responsabilité parce que d’abord c’est son patrimoine économique national qu’il doit protéger pour les générations à venir.

Ce sont des hommes d’affaire, ils sont venus pour des affaires et en matière d’affaire c’est celui qui est le plus intelligent qui se tire d’affaire.

Libreinfo.net  : Est-ce que vous êtes d’avis avec ces burkinabè qui pensent que des autorités politiques ont des intérêts dans les sociétés minières au Burkina Faso ?  

Jonas Hien : Ce sont des choses que nous entendons également, maintenant est-ce que, c’est avéré je ne saurais le dire. En termes d’intérêt ça dépend, soit on est actionnaire, soit on a des enfants qui sont employés dans les sociétés minières, soit on a des enfants en étude à l’extérieur qui sont pris en charge par des sociétés minières et peut-être autre type d’intérêt.  La chose la plus facile à vérifier c’est par exemple les enfants de personnalités qui sont en étude payée par des sociétés minières, c’est facile à vérifier, on peut le constater. Mais les autres types d’aspect il faut faire un travail beaucoup plus fournit pour avoir des éléments probants. Moi en tant que personnalité chargée de défendre les intérêts du Burkina Faso dans le secteur minier, j’ai besoin de partenaires et non forcément d’ami. Je ne demande même pas d’avoir des amis dans le secteur de mine, nous avons besoin des partenaires c’est-à-dire d’intérêt à intérêt, alors si je me mets dans cette posture je ne vois pas qu’est-ce qui peut m’empêcher de jouer pleinement mon autorité en faisant respecter les choses tels que je le disais tantôt.

Libreinfo.net  : est-ce qu’il y’a eu véritablement de changement dans le développement avec le fonds minier de développement local (FMDL)?

Jonas Hien : En termes de développement sur le terrain, c’est trop tôt de le dire, parce que le fonds minier a commencé à fonctionner en 2019 par la collecte des revenus, c’est pratiquement en 2020 que les premières ressources sont parvenues aux communes, aux conseils régionaux. Certains ont pu planifier des actions courant 2020, la plupart 2020-2021, donc il y’a des choses qui se font actuellement. Mais on ne peut pas dire aujourd’hui qu’il y a un bouleversement total dans les communes en termes de changement de configuration de développement. Je pense qu’il faut se donner au moins trois années pour voir se dégager des communes modèles du fait de l’argent des ressources du fonds minier qu’ils ont reçu.

Libreinfo.net  : Beaucoup de sociétés minières se félicitent d’’avoir respecté la loi sur le fonds minier de développement local, n’est-il pas un mérite ?

Jonas Hien : Aucun mérite, j’aurais dû parler de mérite si elles s’étaient vraiment engagées à fond à faire fonctionner ce fonds minier de développement local. Or, vous avez suivi toutes les tracasseries qu’on a eu pour pouvoir avoir ce fonds, cette mauvaise volonté des sociétés minières qui ne voulaient pas du tout de ce fonds minier de développement local. Aujourd’hui c’est vrai, elles se tapent la poitrine par moment, elles tentent d’occulter la contribution de l’Etat pour montrer que c’est elle aujourd’hui qui donne beaucoup d’argent aux communes pour faire le développement.

Deuxièmement je ne vois pas le mérite parce que nous n’avons pas encore fait, j’allais dire une étude de balance entre ce que les communautés ont perdu à tout point de vue social, environnemental, culturel et tout par rapport à ce qu’on nous verse aujourd’hui comme argent. Il y’a des choses qu’aucun argent ne peut remplacer donc comme on dit le fonds minier, leur contribution répond à l’esprit pollueur payeur.

Libreinfo.net : Il y’a une certaine opinion burkinabè qui pense qu’il faut nationaliser les industries minières. Est-ce que vous êtes de cet avis ?

Jonas Hien : ça dépend de comment ils comprennent la notion de nationalisation. Si c’est dans le sens de l’appropriation nationale du secteur minier, oui je suis d’avis parce que de plus en plus c’est ça notre plaidoyer, c’est ça notre discours. Dire qu’après plus d’une décennie d’expérience nous devons commencer à réfléchir autrement. Comme nous avons aujourd’hui des opérateurs économiques burkinabè qui ont des banques, qui gèrent des banques, qui sont dans les BTP, qui sont dans les carrières, des burkinabè peuvent également avoir des sociétés minières donc, dans ce sens-là oui c’est ce que nous appelons effectivement l’appropriation nationale du secteur minier.

La nationalisation va vouloir dire que toutes les sociétés canadiennes qui sont au Burkina Faso, on prend leurs capitaux et on les transforme en capitaux burkinabè soit de gré ou de force, compris dans ce sens, non ça va être difficile. Parce que nous n’avons pas un Etat qui a un statut actuellement qui peut faire ça. Il faut un Etat vraiment fort, fou, révolutionnaire pour pouvoir faire ce type de nationalisation.

Libreinfo.net : Le gouvernement burkinabè a adopté un décret pour le « Content local » le ministre de l’Energie s’en est félicité, Qu’est-ce qu’il faut entendre par « Content local » ?

Jonas Hien : Le Content local ou « contenu local » c’est large. C’est vraiment en terme simplifié l’ensemble des opportunités qui existent au Burkina Faso et qui devraient permettre aux burkinabè de les capter, en termes d’emploi, en termes de fourniture de biens de services, en termes de consommation. Tout ce que nous avons comme capacité au niveau national et qui relève des besoins des sociétés minières que nous pouvons leur offrir au lieu qu’on nous fasse tout le temps venir de l’étranger. Au niveau national, nous devons pouvoir faire ce travail pour pouvoir satisfaire les sociétés minières en temps, en qualité, en coût.

Libreinfo.net : pourquoi c’est maintenant que cette exigence arrive ?

Jonas Hien : C’est parce qu’on n’a pris l’habitude d’inverser les choses. C’était à nous d’abord de travailler dans ce sens, c’est pourquoi d’ailleurs le code minier l’a prévu, pour dire au lieu que vous importez des poulets de l’étranger, que vous emmenez des écrous, que vous alliez louer des véhicules dans d’autres pays pour venir ramasser des agrégats, que vous commandez les mobiliers de bureau, des fournitures de bureau, que vous fassiez venir des consultants d’autres pays on doit pouvoir vous donner sur place au Burkina Faso par les burkinabè.

Libreinfo.net : Est-ce que vous pensez que le Burkina Faso a la capacité de satisfaire ces sociétés minières en termes de fournitures ? Est-ce que vous pensez que ces décrets peuvent-être mis en application ou les sociétés minières peuvent appliquer ce décret immédiatement ?

Jonas Hien : Je pense que le décret dit qu’elles ont trois mois à compter de l’entrée en vigueur du décret pour commencer à appliquer. Je n’ai pas trop de doute quant à l’engagement des sociétés minières à respecter cela peut-être que là où on peut émettre un peu de réserve, c’est est-ce que l’Etat prendra toutes les mesures nécessaires pour un suivi rigoureux de l’application de ce décret.  Vous connaissez un peu sa chanson « il n’y a jamais de moyen pour pouvoir faire le suivi, pour sortir sur le terrain ». Donc si l’Etat vraiment au regard de l’engagement affiché actuellement poursuivait pour suivre conséquemment le respect de ce décret, il n’y a pas de raison que ça ne s’applique pas. L’autre volet il faudrait aussi que les entreprises nationales comprennent bien, c’est le bien-fondé de ce décret. Elles doivent comprendre que le gouvernement a mis maintenant en place quelque chose qui leur permet de capter l’argent dans le secteur des mines et c’est à eux maintenant de s’organiser pour pouvoir capter toutes ses opportunités parce qu’on dit qu’on ne voit pas l’argent des mines, de l’or.

Donc il faut que les gens comprennent le bien-fondé de ce décret surtout au niveau des opérateurs économiques, au niveau des consultants, au niveau des commerçants pour pouvoir mieux s’organiser, mieux s’informer, connaitre les besoins des sociétés minières ce qui n’existe pas il faut commencer à les préparer, à les créer pour que demain ça puisse exister.

Si on ne sent pas cette volonté au niveau des opérateurs, au lieu de continuer à aller à Dubaï pour dire oui je suis revenu hier de Dubaï alors qu’on a notre Dubaï ici sur place ou on peut aussi avoir beaucoup d’argent. Le gouvernement aurait joué sa partition mais on risque de ne pas avoir de fruit parce que d’autres acteurs n’ont pas joué conséquemment et également leurs parts. En mon sens si tout ça se met en ensemble il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas faire avancer ce décret.

Libreinfo.net : quel est pour vous aujourd’hui les défis majeurs du secteur industriel minier au Burkina ?

Jonas Hien : Le suivi, il faut dire qu’à ce niveau c’est pratiquement du laisse- guidon. Vous savez, on a plusieurs mines déjà plus d’une dizaine déjà c’est beaucoup. Avec ce que tout cela comporte comme défis environnemental, social, droits humains, économique, mais on ne suit pas les sociétés minières sur le terrain on ne les suit pas. Ça c’est le plus grand défi, or quand le suivi n’est pas conséquent, il y a beaucoup de chose qui peuvent vous échapper. Il n’y a pas que les sociétés minières, il ne faut pas voir que les sociétés minières dans le domaine des affaires c’est comme ça. Quand vous savez qu’on ne vous suit pas, vous serez tenté de vous dérober de la réglementation donc de défis. Il faut que l’Etat trouve des moyens nécessaires pour permettre aux techniciens, aux agents d’être conséquemment sur le terrain, de suivre la production, de suivre la collecte des revenus, de suivre les questions environnementales, des droits de communautés, des droits humains dans le secteur des mines, de suivre les questions de flux financier illicite et tout ce qui constitue des sources de perte d’argent pour l’Etat. Il faut suivre tout ça. C’est ce qui n’est pas à la hauteur à l’heure actuelle.

Or c’est le défi majeur. Si on suit bien le secteur minier vous verrez qu’on va engranger plus d’opportunité peut-être même plus que les impôts et les taxes que les sociétés minières payent actuellement. Au niveau de la société civile aussi, il y’a un défi majeur à relever qui est de suivre aussi la gouvernance du secteur minier pour s’assurer que tout se passe bien, pouvoir faire des interpellations, des recommandations et pourquoi pas des plaidoyers pour des réformes nécessaires là où ça vaut la peine le tout pour permettre au Burkina Faso de mieux capter vraiment les opportunités qu’offre le secteur minier.

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