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YIRGOU : « Au moins 85 personnes déjà auditionnées, zéro arrestation »,(Me Ambroise Farama)

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Plus d’un mois après le massacre de Yirgou, quel bilan peut-on faire au niveau de la justice ? Face à cette question la rédaction de www.libreinfo.net a rencontré Me Ambroise Farama, l’avocat des victimes. Même s’il reconnait qu’il y a un travail qui se fait sur le terrain, Me Ambroise Farama reste sur sa faim au regard de plusieurs choses dont il a tenu à évoquer dans cet entretien. Il n’exclut pas une saisine des institutions internationales voire la Cour Pénale Internationale (CPI).

Quel est l’état de la procédure judiciaire à ce jour sur le massacre de Yirgou ?

A ce jour ce dont je suis certain, c’est que l’action publique a été mise en mouvement. Autrement dit, le procureur du Tribunal de Grande Instance de Kaya a ouvert une enquête judiciaire. Des officiers de police judiciaire ont été mandatés pour mener toutes les investigations, notamment constater les infractions à la loi pénale, en rassembler les preuves et en rechercher les auteurs. Cette enquête est donc en cours et lors de mon dernier passage à Kaya, ils étaient à plus de 85 auditions.

Après les enquêtes préliminaires, le dossier sera sans doute transmis à un juge d’instruction. Mais je pense qu’il serait judicieux de nommer un juge d’instruction spécialement pour ce dossier au regard de l’immensité de la tâche.

Pourquoi il n’y a toujours pas eu d’arrestation ?

Je ne saurai vous dire pourquoi il n’y a pas d’arrestation. Seul le Procureur peut répondre valablement à cette question. Mais je peux vous dire que cela est inquiétant et inadmissible. Inquiétant parce que les présumés coupables sont libres et armés, inadmissible parce que ces derniers continuent toujours d’agir à visage découverts sans la moindre inquiétude. L’une des raisons qui seraient avancées pour soutenir une telle inertie, serait la grève des GSP. Cela me semble un alibi qui cache mal l’impuissance de la puissance publique. En tout état de cause, les GSP viennent de suspendre leur mot d’ordre. Wait end see…

Quelle est la qualification juridique que vous donnez à ce crime ?

J’affirme sans grand risque de me tromper que ce qui s’est passé à Yirgou est un crime de génocide. Le code pénal burkinabè définit à son article 422-1, le crime de génocide comme :
« l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ou un groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire :
˗ le meurtre ;
˗ l’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale ;
˗ la soumission intentionnelle à des conditions d’existence devant entraîner la destruction physique totale ou partielle du groupe ;
˗ les mesures visant à entraver les naissances ;
˗ le transfert forcé d’enfants ».

Les questions qu’il faut donc se poser sont les suivantes :
Y a t-il eu intention de détruire tout ou partie d’un groupe ethnique?
Pour y parvenir quels sont les actes qui ont été posés ? Ces actes entrent-ils dans la liste des actes prévus à l’article 422-1?

Pour répondre à ces questions, il convient de rappeler brièvement les faits tels que le CISC (collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés) les a reconstitués.
Selon les investigations menées par le collectif, tout serait parti d’une tentative par les Koglwéogos d’imposer aux éleveurs peuls de la localité, une taxe sur le bétail. Les éleveurs se sont formellement opposés à la perception de cette taxe, et ce avec le soutien du chef Mossi qui a été assassiné.

Face à la résistance des éleveurs, les koglwéogos ont entrepris du 23 au 29 décembre 2018, de désarmer les peuls. Ils ont donc procédé durant cette période, à la fouille des concessions des peuls et ont emporté toutes les armes blanches ou armes à feu. A la fin de cette opération de désarmement, les koglwéogos ont donné un ultimatum de 72 heures aux peuls pour quitter la localité. Ce délai expirait le 1er janvier 2019.
Contre toute attente, le Chef Mossi de Yirgou qui s’opposait aux actions des koglwéogos contre les peuls est assassiné par des individus non identifiés.
Les koglwéogos de Yirgou appuyés de leurs confrères d’autres communes environnantes, se lancent à la poursuite des assaillants sans succès. Ils décident alors de massacrer les peuls de la localité au motif que les assaillants avaient des traits de peuls. Ils prennent d’abord le soin de tuer les peuls koglwéogos qui étaient avec eux avant de s’en prendre à leurs parents.
Le mot d’ordre est le suivant : tuer tout peul majeur de sexe masculin, incendier ensuite les maisons et s’accaparer des biens.

Trois jours durant les concessions peuls ont été prises pour cible sans la moindre assistance des forces de défense et de sécurité. Bilan provisoire :
– 210 personnes tuées ;
– Plus d’une centaine de veuves ;
– Près de 1 000 orphelins
– 19 800 déplacés.
– plus 80 000 têtes de détails perdus.
– de nombreux blessés, des concessions brulées
– Bref, un drame incommensurable.

De ces faits, nous pouvons affirmer que les éléments constitutifs du crime de génocide sont réunis. Il y a eu intention de détruire une partie de la communauté peule de Yirgou par le meurtre des personnes peules de sexe masculin et majeurs. Il y a eu préméditation, organisation, préparation et exécution de ces meurtres. La planification a consisté à désarmer au préalable la communauté ; et le mot d’ordre a été de tuer tout homme majeur, de détruire les concessions afin d’obliger leurs familles respectives à quitter la localité, et enfin d’emporter les biens s’il y a lieu.
Au regard de tout ça, il n’y a pas de doute pour nous qu’il y a eu crime de génocide.

D’aucuns n’hésitent pas à solliciter une enquête de la CPI, cela est-il envisageable ?

Oui, cela est envisageable et me parait même impératif au regard de l’inertie de la justice de notre pays. Et nous travaillons à cela. Je ne vous dirai pas plus.

Pour vous qui sont les coupables de ce massacre ?

A ce stade je ne parlerai pas de coupables, mais de suspects sérieux. Ces suspects sont connus, ce sont les koglwéogos de la localité. Ce n’est pas moi qui le dit, eux même l’ont affirmé par la voix des ondes. Un même se vente d’avoir à lui seul égorgé 10 peuls. Au-delà de leurs propres aveux, certains ont été formellement identifiés par les victimes puisqu’ils vivaient ensemble dans les villages depuis belle lurette. Enfin, il faut noter que le chef de l’Etat les a rencontré et leur a « demandé de faire pardon », ils sont donc bien connus de nos premières autorités et semblent bénéficier jusque-là de leur couverture.

Sur quelle base avez-vous fait le recensement des victimes ? (210 morts)

Le CISC a constitué des équipes qui sont allées sur le terrain concession par concession et ont tenté de retrouver les tombes et les témoins des crimes. Ce travail a été fait famille par famille. Seuls ont été pris en compte les témoignages qui expliquent les circonstances des décès. Les témoignages faisant état de disparition n’ont pas été pris en compte. Et la liste des personnes entendues est disponible.

Que pensez-vous de la démarche de réconciliation qui a été initiée ce Week-end ?

Cela ne m’étonne pas puisque le chef de l’Etat lui-même avait déjà demandé pardon aux koglwéogos. Mais je peux vous dire que le CICS n’est pas partie prenante de cette démarche, la preuve aucun responsable du CISC du collectif n’y était.
Mais il importe de préciser que cette journée a plutôt été présentée comme une journée de prière et non de réconciliation. A cela,  le collectif a estimé qu’il ne peut être contre des actions de prières et ne s’est pas opposé à ce que des membres puissent prendre part à la prière. C’est ainsi que certains notables peuls de la localité ont pris part à cette prière; mais s’agissant d’une éventuelle réconciliation, le CISC a rappelé que cela passe nécessairement par la vérité et la justice. Il ne saurait avoir de réconciliation sans justice, car cela ouvrira la porte à bien d’autres massacres.

Qu’allez vous faire si les choses ne bougent pas du côté de la justice ?

Au niveau du CISC la pression sera maintenue pour obtenir vérité et justice. C’est la première fois que notre pays connait un drame d’une telle ampleur. Le laisser impuni, serait une prime à l’impunité. Si ce crime n’est pas puni, la communauté peule sera exposée à d’autres crimes de même nature ; si ce crime n’est pas puni c’est le vivre ensemble qui sera compromis.
Au plan judiciaire, nous envisageons la saisine des juridictions internationales et des actions sont déjà entreprises dans ce sens. Nous envisageons également la saisine de certaines instances de protection de droits de l’homme au plan internationale. Face à la banalisation de la vie humaine, notre détermination sera sans faille afin d’épargner notre pays du spectre d’une guerre civile.

Propos recueillis par
Albert Nagreogo et
Siébou Kansié

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