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Tribune : L’Afrique et la Démocratie

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Le modèle démocratique, aujourd’hui largement considéré, non pas comme le meilleur système de gouvernance connu, mais le « moins mauvais », est-il un produit d’importation sur le sol africain, comme cela est de plus en plus souvent affirmé de nos jours ?

Et s’il en était ainsi, que devrions-nous inventer de plus authentiquement africain pour le remplacer ? Nous voudrions montrer, à travers les lignes qui suivent, que cette attitude de défiance à l’égard de la démocratie résulte à la fois d’une méconnaissance profonde de l’histoire des institutions politiques en Afrique, mais aussi d’une volonté de s’émanciper de toute règle en matière de bonne gouvernance.

Quels sont les principes fondamentaux de la démocratie ? Ceux-ci sont-ils compatibles ou non avec la « réalité africaine », ou encore le «caractère africain» à supposer qu’il y ait une « réalité » et un « caractère » de l’homme africain qui soit foncièrement différents de ce qu’ils sont ailleurs dans le monde, notamment dans les pays réputés « démocratiques » ?

Rappelons qu’il est généralement admis que pour être considéré comme « démocratique », tout pouvoir doit au minimum satisfaire aux conditions suivantes et ce, quel que soit le lieu du monde où ce système politique s’applique :

  1. La séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judicaire)
  2. La souveraineté du peuple (c’est le peuple qui est le véritable siège du pouvoir)
  3. L’élection des représentants dans les fonctions politiques (et non leur cooptation)
  4. L’égalité de droits entre citoyens
  5. Le respect des libertés individuelles et collectives
  6. Le respect de la vie humaine, etc.

Par conséquent, bien que le mot « démocratie » ait été forgé à partir de deux racines appartenant à la langue grecque, à savoir demos (le peuple) et kratos (la puissance, le pouvoir), la réalité qui sous-tend ce concept a une portée plus générale.

  1. L’étymologie du mot « démocratie »

Même considérées sous l’angle strict de l’étymologie, les choses sont en réalité plus nuancées que ce qui est généralement admis. En effet, le mot « demos » (le peuple) n’est pas à l’origine un mot grec mais un emprunt soit au dorien (Asie-Mineure) « damos », qui signifie « pays », ou « territoire », soit encore au mycénien « damo » qui désigne une « entité administrative locale à vocation agricole ».

Si l’on remonte encore plus loin dans le passé, tous ces mots « demos », « damos » et « damo » pourraient bien être reliés à une racine égyptienne  « demi », qui signifie « la cité » ou « la ville », un mot qui a donné à son tour le substantif « demiw » signifiant littéralement « les citoyens ». Citoyens et non pas sujets, une précision qui mérite d’être soulignée, s’agissant de l’ancienne Égypte, avec son système de gouvernance pyramidal.

Voici pour l’étymologie probable du mot « demos » qui pourrait donc, au final, être un emprunt à la langue égyptienne pharaonique, une langue négro-africaine. Tous ces aspects apparemment complexes et techniques sont néanmoins documentés et disponibles pour quiconque souhaite s’informer…

  1. Le contenu de la démocratie

Voyons à présent le contenu de la démocratie. Périclès (-495, -429), que l’on considère comme le père de la démocratie athénienne, dit s’être inspiré de Solon (VIe siècle avant J. C.), l’un des sept sages de la Grèce, dont le séjour en Égypte ancienne est attesté, notamment dans le Timée, un dialogue de Platon.

Or Solon, le premier législateur de la Grèce (il aurait inventé l’idée selon laquelle « il vaut mieux être gouverné par les lois que par les hommes ») dit avoir appris chez les Égyptiens l’idée que les êtres humains sont égaux et donc doivent avoir les mêmes droits.

Or, paradoxalement, on sait que le « demos » à Athènes, au temps de Périclès ne désignait pas tous les habitants de cette cité, mais seulement une petite minorité d’entre eux, à l’exclusion des travailleurs manuels, des femmes, des enfants, des esclaves et des étrangers encore appelés « métèques », comme Aristote, un grec originaire de la ville voisine de Stagire.

Ceci a conduit un historien du monde gréco-romain à écrire qu’entre deux cités voisines, il y avait « quelque chose de plus infranchissable qu’une montagne ».

C’est une manière de reconnaître, comme l’a développé Cheikh Anta Diop, que le monde gréco-romain n’est pas à l’origine de l’état territorial caractéristique de l’État égyptien pharaonique ainsi que des grands empires africains et de leurs institutions politiques à portée humaniste et universaliste, comme on va le montrer…

Prenons la notion de l’égalité des êtres humains qui est au fondement de la démocratie (un homme = une voix) : celle-ci ne relève pas d’une observation empirique, mais d’une abstraction, c’est-à-dire encore d’une élaboration ou d’une idéologie (au sens noble de ce mot).

Les êtres humains ne sont ni égaux en taille, en poids, en force physique, en fortune, etc. S’il en est ainsi, d’où est venue aux anciens Égyptiens, qui plus est, ayant mis en place un système pyramidal de gouvernance, l’idée que tous les êtres humains sont égaux en droit ?

L’idée d’égalité, de même que celle de solidarité, d’assistance mutuelle, d’équilibre sociale, de respect de la vie humaine et de son caractère sacré, est tirée de leur cosmogonie, c’est-à-dire de leur vision du monde, de la société et de l’au-delà.

Le principe qui incarne toutes ces valeurs est appelé « Maât », un mot intraduisible qui englobe des principes et valeurs telles que : vérité, justice, équilibre, équité, solidarité, compassion, assistance à autrui, etc., toutes choses qu’on pourrait rapprocher du concept bantu « Ubuntu ».

  1. La contribution africaine aux idées humanistes et universalistes

Au-delà du principe de la Maât tiré de la cosmogonie, on trouve une première formulation écrite de la notion d’égalité des êtres humains dans un passage des Textes des Sarcophages du Moyen Empire égyptien (# 2000 avant JC).

C’est sans doute, à ce jour, le document le plus ancien traitant de ce sujet. Il s’agit du fameux (paragraphe) § 1130, parfois aussi appelé le « Monologue du dieu créateur ». Il y est écrit en toutes lettres ce qui suit : « Paroles dites par celui dont les noms sont secrets (Amon), le Seigneur de l’Univers :J’ai fait quatre actions excellentes étant à l’intérieur du portique de l’horizon : J’ai fait les quatre vents pour que tout homme [tout être humain] puisse respirer en son époque. C’est là une action.

J’ai fait la Grande Inondation pour que le pauvre puisse en disposer de la même façon que le noble. C’est là une action.

J’ai fait chaque être humain égal à son camarade. Je n’ai pas ordonné qu’ils fassent le mal (Isefet). Mais ce sont leurs cœurs qui ont transgressé ce que j’avais dit. C’est là une action.

J’ai fait que leurs cœurs cessent d’oublier l’Occident, afin que les offrandes divines soient faites aux dieux des nomes. C’est là une action. J’ai fait advenir les dieux au moyen de ma sueur, et les hommes au moyen des larmes de mes yeux ». (C’est nous qui soulignons)

Si on met en perspective les idées affirmées ici avec celle contenues dans la Charte du Manden (XIIIe siècle de notre ère), on se rend compte qu’il s’agit d’une même tradition culturelle africaine, non seulement humaniste, mais également universaliste.

Car aussi bien la Charte du Manden que le §1130 des Textes des Sarcophages parle de l’homme en général, de l’être humain indépendamment de son origine, sa couleur, sa fortune, sa religion, son sexe, etc.

On peut donc considérer ces deux textes (écrit et oral) comme fondateurs, d’une part, de l’idée d’universalisme et, d’autre part, de l’humanisme. Tous deux appartiennent à l’héritage africain ancien.

S’agissant de la Charte du Manden, son article 1er affirme aussi bien l’égalité de tous les êtres humains que le caractère sacré de la vie humaine : « Toute vie est une vie. Il est vrai qu’une vie apparaît à l’existence avant une autre vie.

Mais une vie n’est pas plus « ancienne », plus respectable qu’une autre vie. De même qu’une vie n’est pas supérieure à une autre vie ».

L’article 2 corrobore cette affirmation de l’égalité humaine, en ajoutant que « tout tort causé à une vie exige réparation ».

Se référant ensuite à une tradition plus ancienne (en Bamanakan, folo mogo = les gens d’autrefois) l’article 7 reconnaît l’existence de la liberté individuelle :

« Les gens d’autrefois nous disent : l’homme en tant qu’individu fait d’os et de chair, de moelle et de nerfs, de peau et de poils qui la recouvrent, se nourrit d’aliments et de boissons. Mais son âme, son esprit vit de trois choses : voir ce qu’il a envie de voir ; dire ce qu’il a envie de dire ; et faire ce qu’il a envie de faire. Si une seule de ces choses venait à manquer à l’âme, elle en souffrirait et s’étiolerait sûrement. En conséquence, les chasseurs déclarent : chacun dispose désormais de sa personne, chacun est libre de ses actes, dans le respect des interdits, des lois de la Patrie. Tel est le Serment du Manden à l’adresse des oreilles du monde entier ».

Le troisième article de la Charte concerne aussi bien le principe de solidarité, à la fois horizontale (l’attention et l’assistance dues à autrui) et verticale (la solidarité intergénérationnelle qui implique le respect et la protection de l’enfant), de même que le respect et la protection des Anciens (les personnes âgées).

Quant au deuxième article, on a vu qu’il institue le principe d’une justice réparatrice ainsi que l’intangibilité et l’inviolabilité de la personne humaine. Il y a donc l’idée que l’intégrité physique de la personne humaine doit être respectée ; par conséquent, pas de torture ni d’agression contre le corps d’autrui, pas de privation de liberté.

Ensuite, l’article 4 élève ce principe de solidarité à la fois verticale et horizontale au niveau de la nation, voire de l’espèce humaine tout entière : chacun doit protéger et défendre la patrie, le pays de ses pères (Faso).

Or, « par pays ou patrie, il faut entendre aussi et surtout les hommes », c’est-à-dire, non pas seulement les citoyens nationaux, mais les êtres humains en général, qu’ils soient dans la nation concernée ou ailleurs dans le monde.

« Car tout pays, toute terre qui verrait les hommes disparaître de sa surface deviendrait aussitôt nostalgique ». Ce ne sont donc pas seulement les nationaux qui sont concernés ici, mais bien l’ensemble de l’humanité.

Quant à l’article 5, il se projette au-delà de l’abolition de l’esclavage et des razzias esclavagistes et considère qu’au même titre que la privation de la liberté (dyonnya), la dépendance économique (kongo = la faim) n’est pas une bonne chose (ma nyi).

Cet article 5 pose donc, en filigrane, la question sécuritaire comme préalable nécessaire à la prospérité.

De manière sous-jacente, il est également affirmé que la véritable indépendance implique, non seulement la liberté formelle, mais aussi une certaine prospérité, du moins la garantie que les besoins élémentaires vitaux sont assurés. Car il ne peut y avoir de liberté dans la misère et la dépendance, ni de liberté sans sécurité…

Pour conclure, nous espérons, par ces quelques éléments rapides tirés aussi bien de la tradition écrite qu’orale de notre continent, avoir réussi à montrer :

  • que l’Afrique est non seulement le berceau de l’humanité, mais aussi le lieu d’émergence des premières institutions étatiques et de la gouvernance comme en témoigne l’État égyptien, considéré comme « le premier Etat de droit connu», pendant plus de 35 siècles ;
  • que l’Afrique est, en outre, la terre de la liberté et de la « verticalité » car c’est en Afrique que l’homme s’est tenu debout pour la première fois (la bipédie). Par conséquent, et pour reprendre le mot célèbre de Joseph Ki-Zerbo « N’an laara, an sara !» ;
  • que la démocratie n’est pas, en Afrique, un produit d’importation mais qu’elle est une valeur cardinale de notre gouvernance sociale, à travers l’espace et le temps. Chacun peut se rendre compte que les valeurs qui sont à la base du principe démocratique sont les mêmes qui expliquent la longévité de la civilisation de l’Égypte des pharaons (35 siècles) et, plus près de nous, la relative stabilité des grands empires africains (Ghana : 12 siècles et demi ; royaume moaga : entre 8 et 10 siècles) ;
  • qu’enfin, nos États post-coloniaux en construction, en particulier ceux du Sahel, peuvent et doivent s’inspirer des modèles qui ont fait leur preuve dans le temps long, non pas pour les appliquer à la lettre, mais pour les adapter aux réalités que nous affrontons aujourd’hui, en vue de lendemains meilleurs.

Par conséquent, les éléments donnés ici, et d’autres encore, pourraient nourrir une réflexion en vue de la construction d’un modèle démocratique répondant aux attentes de notre temps. Toutefois, cet exercice requiert des efforts soutenus que peu de personnes sont généralement prêtes à consentir. Mais il n’y a pas d’autre issue car il n’y a pas de prêt-à-porter dans un domaine aussi complexe.

Voici enfin quelques propositions de pistes, non exhaustives, pouvant entrer dans le cadre d’une telle réflexion :

  1. En tout premier lieu la question sécuritaire, car la sécurité précède le développement, ainsi que cela est affirmé à l’article 5 de la Charte du Manden. Elle est normalement l’affaire de tous et ne peut être un prétexte pour piétiner les autres droits.
  2. Ensuite, la question des libertés et le respect des droits humains, le respect de toute vie (animale, végétale) et le caractère sacré de la vie humaine.
  3. En troisième lieu : la promotion de l’éthique comme critère de sélection des dirigeant-e-s aux fonctions politiques : celles-ci doivent être des « fonctions politiques » limitées dans le temps et non pas des « postes politiques » à vie.
  4. En quatrième lieu : la transformation des dites fonctions politiques en « délégation de travail », accompagnée de conditions qui puissent décourager les opportunistes, les carriéristes politiques et les sycophantes.
  5. En cinquième lieu : la juste représentation de l’élément féminin (au moins 50%), ainsi que de la jeunesse, dans les fonctions politiques à tous les niveaux.
  6. Enfin, en sixième lieu : la limitation de tous les mandats politiques électifs, et pas seulement celui du Président du Faso, etc.

Mais encore une fois, rien de tout cela n’est possible sans un sérieux effort intellectuel à la fois pour lire et appréhender le monde, connaître et comprendre sa propre société, en toute liberté et en toute indépendance d’esprit, avant de chercher à la transformer …

Ouagadougou, le 08 mai 2024

Yoporeka SOMET

Dedan Kimathi University of Technology, Nyeri/Kenya.

Nongainéba Benjamin ZOUMBA,

Université Thomas Sankara, Ouagadougou/Burkina Faso.

Arouna LOURÉ

Médecin anesthésiste réanimateur au CHU de Bogodogo/Burkina Faso.

Asseghna SOMDA

Chargé de Programme du Centre pour la Gouvernance Démocratique (CGD)/Burkina Faso.

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