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[Mémoire] Toute action politique sérieuse a un contenu culturel

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Frantz Fanon le clinicien du colonialisme et du néocolonialisme disait que « Le grand danger qui menace l’Afrique est l’absence d’idéologie ». Aujourd’hui, cette absence se constate par le manque d’action symbolique et culturelle dans les agissements du politique. 

Par Merneptah Noufou Zougmoré 

Le « lafa », le « gwenar », le « Gwendo » ou encore le bonnet Cabral est un article vestimentaire ouest-africain. Cet ensemble de noms désigne un bonnet devenu populaire depuis 1956 grâce au révolutionnaire Bissau-guinéen Amilcar Cabral.

Sur les théâtres des opérations pendant la lutte de libération, dans son quartier général en Guinée Conakry, dans toutes les rencontres auxquelles il était convié, Cabral avait toujours ce bonnet vissé sur la tête.

Aujourd’hui, ce bonnet est devenu un symbole de ralliement de la jeunesse africaine par le truchement des mouvements citoyens nés des revendications pour plus de liberté sur le continent.

Pourquoi Cabral avait-il choisi de porter ce modèle de bonnet ? Le leader charismatique du Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée Bissau et du Cap-Vert (PAIGC) avait fait corps avec son peuple.

Son profil d’agronome lui avait également permis, à travers le recensement agricole réalisé en 1953 dans son pays, d’affiner davantage sa stratégie de pénétration des masses.

C’est pour cela que ce bonnet symbole, qui avait été adopté par une bonne partie du peuple de la Guinée Bissau et par extension les masses populaires en Afrique de l’Ouest, traduisait les relations fusionnées voulues entre un leader révolutionnaire et, principalement, les masses laborieuses de son pays.

Ceci était un exemple qui corroborait les propos du leader Cabral sur la petite bourgeoisie qui devrait faire sa mue : « Pour remplir parfaitement le rôle qui lui revient dans la lutte de libération nationale, la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe pour ressusciter comme travailleur révolutionnaire entièrement identifiée avec les aspirations les plus profondes du peuple auquel elle appartient. » 

L’évocation du bonnet Cabral vise à prouver que toute action politique doit avoir un contenu symbolique et culturel. Ce lien était bien perçu par des hommes politiques, comme Amilcar Cabral, qui ne le perdaient pas de vue.

Pour avoir été poète pendant ses études universitaires, à l’instar de son ami et camarade Agostino Neto, et pour avoir collaboré avec Présence Africaine, la maison d’édition bien connue de cette période, et enfin pour avoir rencontré les leaders étudiants francophones comme Joseph Ki-Zerbo, Cheikh Anta Diop et bien d’autres, cet attachement de Cabral pour la culture dans l’action révolutionnaire se justifie aisément.

Mario de Andrade, l’un des dirigeants du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) est un ami du leader du PAIGC.

Mario de Andrade avait réuni ses écrits qui témoignent des échanges avec les porteurs d’idées politiques et culturelles comme Frantz Fanon, Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Kerbo pendant la période qu’ils ont passée ensemble en France.

Le chant comme action politique et culturelle

Toujours dans le sens de l’alliance du symbole de la politique et de la culture, le chant a été un facteur déterminant dans la lutte contre la ségrégation en Afrique du Sud.

C’est ainsi que la Ligue de la jeunesse du Congrès national Africain (ANC), à travers sa branche armée « Umkhonto We Sizwe », a fait du chant un outil de résistance et de lutte.

Le peuple sud-africain, pendant les moments difficiles de son histoire et sous la direction de l’ANC, a sorti de ses tripes des chants pour mobiliser et encourager les militants à plus de détermination dans la lutte contre l’apartheid.

Au-delà du folklore, le chant a été, pour l’ANC, pendant ces années de lutte, un instrument politico-culturel de mobilisation des masses.

Il en a été de même pour Nelson Mandela pendant ses années de présidence à la tête de l’Afrique du Sud. Il s’était distingué, au plan de l’habillement ordinaire des officiels.

Nelson Mandela avait opté pour des chemises en pagne du grand couturier burkinabè Pathé Ouédraogo (Pathé’O), installé à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Le pagne n’est certes pas forcément un tissu africain mais son utilisation depuis plusieurs décennies a fini par s’imposer comme un patrimoine africain.

Ainsi, Madiba, surnom du président sud-africain  Nelson Mandela, s’habillait moins en costume cravate occidental. Ce choix de Mandela marquait une rupture entre la manière de s’habiller de ceux qui incarnent le politiquement correct et celle de l’ex-prisonnier de Robben Island qui personnifie la lutte de libération de son peuple contre la ségrégation raciale.

Les révolutionnaires, à l’épreuve du pouvoir comme pendant les différentes phases de lutte, multiplient les actes symboliques et convoquent dans leurs actions des éléments de culture.

Au Burkina Faso, pendant la période révolutionnaire (1983-1987) beaucoup d’actes symboliques et culturels ont traduit le désir de rompre avec l’ordre ancien.

L’un des actes majeurs a été le changement de nom du pays qui est passé de « Haute-Volta » qui ne voulait rien d’ainsi à « Burkina Faso » qui signifie « le pays des Hommes Intègres ».

Au plan judiciaire, le « Kiti » qui veut dire en langue nationale dioula « procès » avait remplacé le mot « loi ». Le « Raabo » qui veut dire « vouloir » en langue nationale mooré avait remplacé le « décret » et le  « koega » avait pris la place de l’ « arrêté ».

La garde d’honneur de la présidence composée de gendarmes, actuellement armés de sabres et vêtus de capes rouges, sous le Conseil national de la Révolution (CNR) avait une autre tenue et disposait d’arcs et de carquois, ce qui était symbolique des armes traditionnelles guerrières du Burkina Faso.

Ceux qui faisaient office d’avocats, sous la Révolution, étaient appelés « Songda ». Le « Faso Danfani » (en langue nationale dioula « vêtement en pagne tissé de la patrie») était la plus-value culturelle du coton burkinabè à l’image du « Jean » pour le coton américain.

Au bilan des quatre années de la Révolution effectuée après les événements sanglants du 15 octobre 1987 ayant mis fin à cette expérience politique, le caractère coercitif du port du Faso Danfani avait été cité comme ayant été un facteur démobilisateur du processus révolutionnaire.

Plus de trois décennies après, l’histoire est en train de donner raison au président Thomas Sankara et à l’ensemble de ceux qui avait cru à cette valeur de la cotonnade locale.

Le restaurant « Yidigri » créé pendant la même période pour valoriser les mets locaux avait connu un franc succès. Malgré la fin de la Révolution burkinabè avec l’assassinat de son leader Sankara, le mot d’ordre du « consommer sain et local » est demeuré.

A toutes les cérémonies aujourd’hui, ce sont les mets locaux, qui étaient jadis considérées comme « mets broussards », qui sont les plus prisés.

Toujours dans le symbole et dans le culturel, les révolutionnaires ont fait innové, pendant le conflit frontalier avec le Mali voisin intervenu en décembre 1985 et appelé la guerre de Noël, chaque unité militaire sur le terrain avait pris un nom symbole de courage.

C’est ainsi que les différentes unités avaient été baptisées de noms de révolutionnaires africains.

Le président Thomas Sankara et les révolutionnaires contribuaient à perpétuer ce qui avait été la pratique en 1974 pendant la première guerre avec le Mali en redonnant le nom de «  Baïlo » à la compagnie dont il avait été le responsable au front en 1974.

C’est dans ce même contexte de guerre que l’embryon de ce qui deviendra l’orchestre « Missile Band » était né. Ce groupe musical sera ensuite solidement installé a Pô dans l’actuelle province du Nahouri.

Sankara y sera nommé commandant du Centre national d’entraînement Commando (CNEC) d’où partira le mouvement de la Révolution d’août 1983.

Symbolique et culture dans la gestion du pouvoir au Burkina Faso et dans les autres États africains. Dans les régimes issus d’élections depuis la décennie de 1990 en Afrique, les fondements réels échappent aux tenants du pouvoir. Ce sont des pouvoirs légaux et non légitimes.

Une rupture métaphysique est marquée entre le peuple et les dignitaires pour reprendre l’expression du philosophe burkinabè Abdoulaye Barro.

Ce genre de système ne peut que reproduire le schéma des régents économiques que sont la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire international. Ces institutions n’ont que faire du symbole et de la culture.

Pour le cas du Burkina Faso, dans la guerre qui l’oppose actuellement à des groupes terroristes, des noms comme « Kapidgou» et bien d’autres en langues nationales sont donnés à des opérations militaires.

Ce retour à des schémas culturels jadis usités reste incomplet car manquant de contenu politique. Vivement que cette insuffisance soit corrigée au nom du sankarisme qui a désormais pignon sur rue.

Certaines des pratiques de cette période révolutionnaire sous Sankara ont été ressuscitées certes, mais il nous semble que le manque de vision politique affichée entraîne une gestion au jour le jour.

Ce qui a le désavantage de ne laisser ni lisibilité, ni crédibilité aux actions menées. Les bitumages des routes et les constructions des écoles sans actions symboliques fortes ne laissent rien dans l’histoire pour la postérité.

Quand est-ce que les régimes politiques en Afrique comprendront-ils que rien de populaire ne peut se construire sans symbole et sans contenu culturel qui prennent leurs sources dans le peuple ?

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