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Gouvernance et insécurité : On ne gouverne pas de manière puérile, il y a des moments où il faut frapper fort (Ismaël Diallo) (¼)

Il est connu pour son franc parlé. Ismaël Diallo, observateur bien averti des questions politiques et de société, est l’invité de www.libreinfo.net. Il fut fonctionnaire des Nations-Unies, ancien commissaire et très proche de Thomas Sankara et Blaise Compaoré. Ancien porte-parole du front du renforcement de la citoyenneté (FRC), Ismaël Diallo exprime chaque fois tout haut ce qu’il pense. Dans cet entretien qu’il nous a accordé, nous l’avons subdivisé en quatre parties. Nous vous proposons la première partie consacrée à la gouvernance et à la lutte contre l’insécurité.

Libreinfo.net (Li) : A un an et demi de la fin du mandat de Roch Marc Christian Kaboré, que peut-on dire aujourd’hui de la gouvernance au Burkina Faso ?

Ismaël Diallo (ID) : Qu’est-ce que je peux dire de la gouvernance ? Je pense qu’il peut mieux faire.

Li : Quel jugement faites-vous à mi-mandat ?

ID : J’ai le sentiment comme beaucoup de Burkinabè, qu’on s’attendait à une bonne performance dans la gouvernance et je fais partie de ceux qui ne désespèrent pas, et qui espèrent qu’il y’aura une accélération dans cette qualité de gouvernance avant 2020.

Li : Pour vous, qu’est-ce qui explique cette sécurité dégradante ?

ID: Nous sommes dans une zone extrêmement fragile. Les trafics dans la zone sahélo, soudano-sahélienne est une zone traversée par toute sorte de trafic depuis plus de 30 ans. Et les gouvernements au Mali, au Burkina Faso ont regardé ailleurs. Je ne dirai pas par indifférence mais par manque de perspicacité et certains responsables même dans ces deux pays par complicité directe.
Nous avons eu des responsables administratifs, des corps habillés, des politiques qui ont frayé avec des trafiquants de tout genre : trafiquants d’armes légères, de drogue, de cigarettes, d’alcool etc. Ajouté à cela, l’irrédentiste touareg au Mali. Des Touaregs qui, dès l’aube de leurs indépendances ont bien fait comprendre aux Français qu’ils n’allaient pas se laisser commander par des esclaves, par des Noirs et qu’ils voulaient leur zone autonome. Et ces Touaregs ont bénéficié en France d’oreilles attentives, de sympathie qui les ont encouragés à persister dans leur mouvement d’indépendance.

Li : Qui était cette oreille attentive en France ?

ID: Des milieux politiques, des milieux économiques, plusieurs.

Li : Vous avez parlé de politique, est-ce que ce sont des anciens présidents ou des hommes d’affaires ?

ID: Les deux. Des hommes politiques de premier rang de droite comme de gauche, des académiciens, des professeurs, des hommes d’affaires, des milieux d’affaires parce qu’eux, ils savent également que cette zone, est une zone potentiellement très riche et il y a donc l’irrédentiste touareg, les trafiquants de tout genre, le manque d’État, le manque de gouvernance, dans ces régions qui ont conduit à ce que nous vivons aujourd’hui. Du côté Burkina Faso, nous avons également failli dans ce domaine-là.

Li : En quoi le Burkina a failli ?

ID: Nous avons failli en n’ayant pas une présence étatique forte, efficace. Nous avons failli en ne travaillant pas à l’inclusion de nos compatriotes de ces régions. Combien de Touaregs, combien de Bellas connaissez- vous au premier plan dans notre administration et sur notre scène politique ?
Il y a même des Burkinabè à Ouagadougou qui ne savent même pas qu’on a des compatriotes Bellas et Touaregs. Et pourtant, ils sont là. Ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas faire partie des Burkinabè, mais c’est parce qu’on les ignore. Ce sont des gens qui n’ont pas la même philosophie de l’existence, ils ne s’en plaignent pas et quand je dis philosophie de l’existence, c’est-à-dire, qu’aller à l’école du blanc comme on dit, n’est pas une priorité. S’installer et avoir des maisons, des maisons construites de manière définitive n’est pas une priorité.
Et avoir un grand commerce quelque part, n’est pas une priorité parce que ce n’est pas ça le signe de leur richesse. Ce sont des civilisations différentes, mais nous n’avons pas su nous mettre ensemble et les amener à faire une partie du chemin pour que nous nous croisions et que nous construisions une nation. Et quand je dis cela, je ne parle pas seulement des Bellas et des Touaregs, j’ajouterai dans une certaine mesure, un peu d’ailleurs les Peulhs.

Li : Alors est-ce qu’aujourd’hui, vous pensez que la question sécuritaire est imputable à l’ancien régime ? Parce que vous dites que c’est une situation qui est arrivée depuis des années et on n’a pas pu anticiper. Il y a d’autres qui pensent aussi que c’est l’incapacité du régime Kaboré qui fait qu’aujourd’hui le Burkina Faso est dans une situation tourmente.

ID : Je crois que c’est un peu facile de dire l’ancien régime parce qu’à part le départ du chef, je ne vois pas qu’est-ce qui a changé vraiment. Alors que l’insurrection était venue pour dessoucher tout un système, tout un régime, toute une façon et manière de gouverner rien n’a changé. Si j’ai tort qu’on me dise. Qu’est-ce qu’il y a eu de fondamentalement changé ?
Qu’on me donne des exemples de lutte contre la corruption, qu’on me donne des exemples de dépolitisation de l’administration publique, qu’on me donne des exemples de nominations de personnes à des postes de responsabilité sur le seul fait de leur compétence et non pas d’abord de leur allégeance politique etc. Je pourrai donner beaucoup d’autres exemples.
Et tant qu’il n’y aura pas de faits marquants de ce genre, et bien le système perdurera. Maintenant pour revenir à votre question, le régime Blaise que vous appelez ancien a failli parce qu’il calculait tout à court terme, c’est-à-dire, qu’est-ce qui nous arrange tout de suite ?
Ce qui nous arrange tout de suite, c’est collaborer avec les hors la loi, il faut le dire, il faut les appeler par leur nom, quitte à ce que le Burkina soit préservé des attaques qu’on appelle terroristes. Et à partir du moment où le deal ne fonctionne plus, il y a problème.

Li : Est-ce que c’est la faute du régime actuel ?

ID: Oui, c’est la faute du régime actuel. Mais le régime actuel ne pouvait pas en un an, en deux ans renverser la situation. Il aurait pu commencer à le faire s’il avait une autre approche pour solutionner le problème, ce qu’il ne fait pas. Son approche pour solutionner, est la force d’avoir pour wagon, pour locomotive, la France et d’autres pays, d’autres forces je suppose, mais ce n’est pas ça qui va nous sortir d’affaire.
La vraie et bonne manière de nous en sortir, c’est d’approcher nos populations partout et surtout dans les zones concernées. De conquérir les cœurs et l’esprit de nos populations, nous mettre à l’écoute de ces populations, trouver des voies et moyens avec ces populations pour trouver comment combattre ces dérives et comment nous mettre ensemble. Ce n’est pas ce que nous avons fait.

Li : Parlant justement du régime actuel, vous avez dit lors d’une interview accordée à notre confrère le Reporter que les faiblesses du président Roch Kaboré ‘’c’est qu’il ne prend rien au sérieux, il prend son temps et un peu trop, il n’est pas adepte des mesures fortes, alors qu’il faut des mesures fortes sans état d’âme, quand on dirige’’. Est-ce que ce sont ces faiblesses qui justifient aujourd’hui la situation socio-politique du pays ?

ID : Oui, je le dis, autant il a les qualités d’être un homme consensuel, un homme pondéré, un homme mesuré, un homme réfléchi, autant il fait montre d’un homme de manque de fermeté que l’on peut appeler faiblesse, parce que quand on gouverne, on ne gouverne pas de manière puérile, et il y a des moments où il faut frapper fort. J’ai parlé tantôt de la lutte contre la corruption. Avez-vous déjà entendu qu’on a remercié, jugé et sanctionné un magistrat véreux ? Avez-vous déjà entendu qu’on a remercié, jugé et sanctionné un officier supérieur de notre armée véreux ? Et pourtant, on en a, et ils sont là, et il n’y a rien !
Et on veut que le monde soit content, tout le monde soit d’accord, ce n’est pas possible. Quand on pense qu’on peut avancer, qu’on peut progresser dans le manque de justice, dans le manque d’équité, on se trompe. Malheureusement, nous avons depuis une bonne trentaine d’années ; développé consensuellement, peut être inconsciemment, une culture des non-dits, une culture de l’effacement de l’acceptation de l’inacceptable et on veut que ça marche, ça ne peut pas marcher.
Il y a des communautés très enclines à ce genre de comportement. Ne pas dire qu’un chat est un chat, ne pas déplaire, fuir les accusations ouvertes, fortes, directes, fuir les sanctions parce que ça touche un ami, un parent, un camarade d’école, le voisin du village etc. C’est une illusion de croire qu’on peut construire quelque chose de solide à partir de ces faux fuyants et de ces non-dits. C’est construire sur du sable, c’est pourquoi nous n’avons pas de nation burkinabè, c’est pourquoi nos ethnies ne sont pas fondues pour construire une nation, c’est pourquoi il y a tellement d’hypocrisie dans leurs relations. Personne n’a confiance en personne, chacun calcule et se dit, peut être que je ne serai pas avec lui, peut-être que demain, il ne sera pas avec moi, mais on ne peut pas construire un pays comme ça.

Li : Pour vous, le Burkina Faso doit négocier avec les terroristes ?

ID : Quand on dit négocier, il y a plusieurs manières de négocier. Ça ne veut pas dire aller vers les terroristes et leur dire, écoutez, on est fatigué de faire la guerre, asseyez-vous on va discuter. Ça veut dire, faire des approches par des voies détournées. D’abord, savoir qui ils sont. C’est qui les terroristes ? Depuis qu’on fait la guerre aux terroristes, quel est le terroriste qu’on a interrogé ? Et qui a dit qui il est, et qui l’a envoyé ? Vous n’avez vu que des cadavres quelques fois.
Mais ils sont nombreux à la prison de haute sécurité, nous apprend le gouvernement.
Qui sont-ils ? Il ne nous dit pas ce qu’ils disent, c’est une violation aux droits humains. On prend des gens et on les enferme, les garde des semaines, des mois, ce n’est pas normal. C’est un délit des droits humains, quel que soit la faute qu’ils ont commise. Il faut d’abord savoir qui ils sont ? Pourquoi individuellement chacun est devenu un terroriste ? Ce sont des causes différentes, des raisons différentes.
Qui est derrière chacun d’entre eux ? Vous avez des attaques presque quotidiennes à travers le Burkina aujourd’hui et chaque fois ils ne sont pas moins que sept, huit, douze, quinze avec des armes, des motos. C’est une logistique importante. Qui est derrière tout cela ? Il doit y avoir une coordination quelque part. Mais il faut connaitre cela. Il faut arriver à connaitre, à avoir des réponses à ces questions. C’est en ce moment qu’on peut avoir un puzzle, une carte assez explicite.
Qui sont-ils ? Pourquoi ils sont terroristes ? Qui est derrière eux ? Enfin quel est leur objectif ? Est-ce que leur objectif est de réduire la présence de l’Etat dans certaines zones pour en faire des sanctuaires ? Est-ce que l’objectif est de détruire nos institutions ?
Est-ce que l’objectif est de venir à Ouagadougou et de déstabiliser nos institutions ?
Il faut arriver à comprendre tout cela. Mais on ne peut pas comprendre tout cela si on ne réfléchit qu’entre camarades. Ou si on ne réfléchit qu’avec des gens venus de loin. Il faut réfléchir avec tous les compatriotes qui ont une certaine connaissance de cette affaire. Ce n’est pas une question de parti politique, ce n’est pas une question de nom de famille, d’ethnies ou de région.

Li : Vous avez suivi ce qui s’est passé à Yirgou, à Zoaga ou encore dans d’autres localités du Burkina. Alors aujourd’hui, comment faut-il résoudre le problème des violences intercommunautaires ?

ID : Ce n’est pas nouveau. Yirgou est peut-être une explosion plus forte que les autres. Mais nous connaissons des querelles intercommunautaires, interethniques depuis très longtemps. Les mécanismes locaux des sages, des chefferies coutumières et religieuses réussissaient à conserver ces querelles dans une dimension, j’allais dire acceptable. Mais avec les mouvements, les influences politiques avec le déséquilibre occasionné d’un côté les arrangements locaux ancestraux que nous connaissons et les règles administratives importées de la France, nous n’avons pas trouver un meilleur mécanisme. Au contraire, ça n’a fait que déstabiliser l’un et l’autre des systèmes. Et dans le cas de Yirgou, appelons les choses par leur nom, il s’agit des Peulhs et des Mossé.
Je dis aux Peulhs, posez-vous la question, pourquoi dans tous les pays où vous êtes, vous causez problèmes ? Pourquoi ? Est-ce que la faute est toujours du côté des autres ? Que ce soit en Guinée, que ce soit au Burkina Faso, que ce soit au Nigéria, pourquoi il y a des problèmes ? On me répondra, ce sont des problèmes d’éleveurs et d’agriculteurs. L’élevage et l’agriculture doivent être complémentaires et pas opposés. Il ne devrait pas y avoir des querelles, des morts d’hommes. Et si c’est cela, pourquoi ces problèmes ne trouvent jamais de solutions ?
Est-ce que partout où les Peulhs sont, ne sont que des victimes ? Quand vous allez au Sénégal il y a quelques années, vous n’entendrez pratiquement jamais parler de Peulh en tant que communauté différente des autres. C’est avec l’arrivée au pouvoir de Macky Sall qui est peulh, qu’il y a maintenant un problème au Sénégal. Pourquoi ?

Li : Nous vous reposons la question ?

ID : Je n’ai pas la réponse. Je cherche. Mais il faut préciser de manière très forte que c’est en 1975 à Washington aux États-Unis, que j’ai réalisé et compris ce que voulais dire être Noir. Avant 1975, j’ai fait l’Europe et rencontré des Blancs en Afrique. Mais je n’ai jamais vu l’autre comme un Blanc, je le voyais comme une personne humaine. C’est aux États-Unis que j’ai perçu que j’étais Noir et réalisé ce que ça voulait dire, à cause du racisme. Je ne me suis jamais senti Peulh. C’est quand j’entends des brimades, des injures sur des Peulhs que je réalise que je suis Peulh. Sinon, je n’ai aucun mérite d’être Noir ou d’être un Peulh. Je n’ai aucune raison d’être fier d’être Noir ou d’être Peulh. Ce sont des choses que j’ai constatées. Je suis étonné de voir des gens qui disent que je suis fier d’être Peulh, d’être ceci ou cela, comparé à quoi ? N’importe qui peut être fier d’être ce qu’il est, mais vous ne pouvez pas le comparer à un autre. On ne compare pas les ethnies, on ne compare pas les cultures, on ne compare pas les civilisations, on ne compare pas les us et coutumes. Je le dis parce que les gens sont très superficiels, trop légers et épidermique dans leur conception des choses.
Nous n’avons pas su amener nos communautés à être ensemble. Les Peulhs n’ont pas su se mettre avec les autres et vice-versa. Mais nous avons atteint le fond au Burkina Faso. Disons-nous la vérité ! Qui a été arrêté après l’évènement de Yirgou alors qu’il y a des gens à la télévision ou à la radio qui ont dit que « j’ai tué ». Et on trouve que c’est normal, que ça peut aller parce que ce sont des Peulhs qui ont été tués. Voilà pourquoi il n’y a rien eu. Si c’était d’autres ethnies, il allait avoir des réactions.

Li : Qu’est-ce qu’une « usine humaine », expression que vous aimez utiliser dans certaines de vos interventions ?

ID : Je veux dire simplement qu’il nous faut créer une école de la citoyenneté. J’ai l’intention de le faire, parce que nous n’avons pas de citoyens, et ce n’est pas qu’au Burkina Faso. Quand on prend dix pays, il y a huit parmi les dix où nous n’avons pas de citoyens. Ils sont nombreux à avoir des réactions épidermiques et à réagir au premier degré. Il nous faut créer et fabriquer des citoyens.

Li : Depuis 2016 jusqu’à nos jours, il y a une montée de l’incivisme et des remous sociaux, des grèves un peu partout dans le pays. Y a-t-il un lien avec les faiblesses du Président Roch Kaboré que vous avez énumérés ?

ID : Rires. Le Président Roch Kaboré n’est responsable de l’incivisme mais on peut lui reprocher le manque de mesures fortes pour faire face à la situation. Pourquoi on est incapable d’imposer le port de casque pour les citoyens à moto et la ceinture de sécurité pour ceux qui sont en véhicule ? Nous avons développé une culture du manque de sanction. Chacun a peur de sanctionner l’autre de peur que ça revienne vers lui un jour. De ce côté, tous les Burkinabè nous nous ressemblons. Nous n’irons nulle part avec cette mentalité. L’incivisme s’est installé aussi parce que dans les familles, les parents sont devenus faibles avec leurs enfants et les enfants voient les tares de leurs parents. Ils sont donc moins enclins à la discipline.

Par rapport aux grèves à répétition, je dirais que c’est parce que les gens ne s’assoient pas pour se parler honnêtement, et quelques fois même intervertir les rôles. Il faut mettre les leaders syndicaux à la place des employeurs et des responsables étatiques et les employeurs à la place des leaders syndicaux. Chacun verra si ce qu’il dit est sensé ou pas. Il faut que chacun comprenne ce qui limite l’autre.
Regarder même l’histoire des fonds communs, c’est parce qu’il y a la dérive pendant des années. En quoi un fonctionnaire du ministère des finances a plus de mérites qu’un militaire dans la brousse ou un anesthésiste. En quoi il est plus méritant qu’un instituteur en brousse ? C’est un problème de gouvernance mais les gens revendiquent pour eux seuls en ne s’enfichant pas mal des autres. Il n’y a plus d’intérêts moraux, ce sont des intérêts personnels.

Propos recueillis par
Albert Nagreogo
et Siébou Kansié

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