Accueil Interviews exclusives PATRIOTISME : “Être burkinabè,c’est une élévation,un projet,bref,c’est une aspiration!” (Ismaël Diallo)

PATRIOTISME : “Être burkinabè,c’est une élévation,un projet,bref,c’est une aspiration!” (Ismaël Diallo)

Dans cette dernière partie de notre entretien avec Ismaël Diallo,ancien fonctionnaire des Nations Unies et observateur bien averti des questions politiques et de sociétés,nous parlons d’économie,de l’engagement des burkinabè à transformer le Burkina et de l’avenir du G5 sahel dans la lutte contre le terrorisme.

Libreinfo.net (Li) : Que pensez-vous de l’économie burkinabè aujourd’hui?vous pensez qu’il y a des signaux qui montrent que le Burkina Faso est sur la bonne voie pour le développement ?
Ismaël Diallo (ID) : C’est ce qu’on dit. Mais, la mesure du développement, la mesure de la prospérité, c’est quoi ? Est-ce que la ménagère qui est à Tanghin ou qui est à Paag-Layiiri, mange trois fois par jour ? Est-ce qu’elle peut se soigner et soigner ses enfants ? Est-ce que 80% de ce qu’elle mange est fait au Burkina ? Si nous continuons à importer tout ce que nous consommons et vous avez lus dans les journaux que le riz qui a été offert au dîner lors de la 21e édition de la journée du paysan était du riz importé ! C’est une insulte ! Nous avons du riz au Burkina.
Quand le président Mitterrand est venu à Ouaga, nous avons fait le menu du dîner avec le Président Thomas Sankara et nous avons pris tout ce que nous pouvions prendre de burkinabè. Quand nous sommes arrivés au vin, on nous a parlé d’un prêtre qui est à Koudougou qui faisait du vin. On a envoyé un camarade lui dire de faire du vin pour la visite de Mitterrand. Il a répondu, mais vous êtes fou ? Vous voulez que moi je fasse du vin pour le Président de la France ? Moi, je fais du vin pour m’amuser et pour faire boire des camarades, ce n’est pas pour servir à un dîner officiel du Président français. On a tout fait, il a refusé.
Donc, on était obligé de servir du vin importé, du vin français. Tout ce qui pouvait être burkinabè, a été fait. Aujourd’hui, lors d’une rencontre du Président du Faso avec les paysans, on sert du riz importé. Mais, ce n’est pas la faute du Président, ce n’est pas à lui de vérifier ça. C’est la faute de ceux qui sont autour et ça prouve que ceux-là qui sont autour ne sont pas émancipés, ça prouve qu’ils ne sont pas Burkinabè. Parce que, ce qu’ils oublient, on n’a pas changé le nom du pays pour rien. Ce n’était pas un effet de mode, ce n’était pas par fantaisie qu’on a enlevé Haute-Volta pour mettre Burkina Faso. Être burkinabè, c’est une élévation, un projet, bref, c’est une aspiration !
Ce n’est pas parce qu’on est né de parents burkinabè qu’on est burkinabè. Non ! On devient burkinabè comme on devient citoyen. C’est un acte réfléchi et une élévation ! Mais, beaucoup ne comprennent pas ça. Donc, ceux-là qui sont autour du Président, c’est eux qui auraient dû comprendre qu’il fallait servir rien que du riz burkinabè, rien que des fruits burkinabè, bref tout burkinabè.
Une fois, j’ai été avec une délégation étrangère au palais à Koulouba quand Thomas était Président et j’ai pris une assiette que j’ai retournée, renversée et j’ai vu : porcelaine de Limoge ou quelque chose comme ça. J’ai montré à Thomas, et je lui ai dit, on fait ça à Ouaga. Il m’a répondu « Ah bon, où ça ? » J’ai dit, à la Patte d’Oie. Le lendemain, l’Intendant du palais m’a téléphoné. Il m’a dit : excellence, où on peut trouver ça ?
Je lui ai dit, je t’envoie mon chauffeur, il va t’amener là-bas, chez Traoré Mamadou, il est là, à la Patte d’Oie. Il est parti, et ils ont commandé des assiettes. Deux mois après, je suis retourné au Palais avec une autre délégation étrangère. Tous les plats étaient en céramique de la Patte d’Oie. Qui contenaient le to, qui contenaient le riz, qui contenaient la sauce, qui contenaient les salades, etc. Thomas ne m’a rien dit, il m’a simplement observé, moi aussi, j’ai souri, je n’ai rien dit. Il a pris alors une fourchette et est venu vers moi et il a dit, on n’a pas encore fabriqué ça. J’ai alors dit, je sais que ça va venir.

Li : Le Burkina Faso est à la présidence du G5 Sahel, les chefs d’États ont tenus un sommet extraordinaire à Ouagadougou qui a connu la présence d’Angela Merkel pour parler de sécurité. Alors,que pensez-vous du G5 Sahel ?

ID : Qui est la locomotive du G5 Sahel ? Si c’est le Burkina, le Mali, le Niger, ça marche ! Mais, si c’est la France ou des pays européens, on ne sortira pas bientôt de la situation dans laquelle on est. Est-ce que véritablement, la France veut que nous éliminions le terrorisme ? Vraiment, est-ce qu’ils le veulent ? Moi j’en doute ! Je ne suis pas en train de faire de l’anti-France, non ! Mais, chaque pays a ses intérêts et nous ne paraissons pas connaitre cela jusqu’à présent. Les maliens eux-mêmes ne comprennent pas qu’il y’a des français qui ne veulent pas du Mali comme un État unitaire et qui ont déjà des plans pour la partition du Mali. Nous ne semblons pas comprendre que les richesses du sous-sol de cette région font qu’il y’a des pays hors du continent qui veulent fragiliser au maximum nos institutions et nos États, nos gouvernements pour que nos gouvernements aient toujours besoin d’eux. Si on a besoin d’eux, on est à leur merci parce qu’ils pourront imposer leurs conditions pour des accords et pour beaucoup d’autres choses. Alors, quand est-ce que nous aurons l’intelligence de comprendre que nous sommes en guerre ? C’est tout ! Il y’a la guerre réellement entre les USA et l’Europe, il y’a la guerre entre pays européens. Il y’a la guerre entre l’Occident, l’Europe et l’Afrique, il faut que nous comprenions cela. Ce n’est pas toujours une guerre avec des chars, des avions et des armes et qui tuent des personnes. C’est une guerre beaucoup plus sophistiquée, beaucoup plus intelligente, beaucoup plus pernicieuse. C’est la guerre qui nous maintient en bas de l’échelle, payables et corvéables. C’est une guerre ou nous avons des sangsues sur nos corps et nous sommes là, on croit à l’amitié, à la fraternité, on s’imagine qu’il faut signer autant de conventions qu’on peut et c’est cela qui prouve que le pays est ouvert et accepté par d’autres. Allons seulement comme on le dit !

Li : Vous ne croyez pas au G5 Sahel ?

ID : Non, je ne crois pas au G5 Sahel, je ne crois pas qu’il va nous amener à éliminer le terrorisme.

Li : Y aurait-il un sujet que vous souhaiteriez abordez dont on n’a pas pu en parler ?

ID : Nous avons parlé de beaucoup de choses. Ce qui me gêne et je vais vous le dire, c’est quand est-ce que nous allons aimer le Faso ? Beaucoup parmi nous n’aiment pas le Faso. Beaucoup parmi nous s’aiment, aiment leurs familles, leurs clans, le Faso vient après. Beaucoup parmi nous, encore plus nombreux, nous ne sommes pas émancipés, nous n’avons pas libéré de notre esprit ce complexe d’infériorité, ce complexe d’avoir toujours la main tendue, ce complexe de toujours avoir besoin de l’autre, du blanc pour ne pas le nommer, pour réfléchir et pour réaliser des choses. À mon âge, je désespère de voir ça changer avant de quitter cette scène.

Li : Pourquoi vous le dites et comment vous arrivez à savoir qu’on n’aime pas le Faso ?

ID : Tous les acteurs politiques et administratifs que vous voyez là, ce n’est pas leurs intérêts personnels et matériels qui les intéressent le plus ? Lesquels avez-vous vu donner des suggestions qui dépassent leurs intérêts personnels, leurs cadres personnels ? Combien ? Et si vous, vous le faites, vous êtes un empêcheur de tourner en rond, donc, on vous fait taire ou on dit que vous êtes un aigris, que vous êtes amer. C’est tout ! Moi j’espère me tromper, ça je prie et j’espère me tromper ! Vraiment !

Propos recueillis par
Albert Nagreogo
Siebou Kansié