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Entretien : l’islam que véhicule ces gens-là, n’est pas celui que nous connaissons, ni celui de nos grands-pères

En marge de la 8è édition du Festival International de la liberté d’expression et de presse (Filep), tenue à Ouagadougou du 25 au 28 septembre , la rédaction de Libreinfo.net s’est entretenue avec le journaliste Mauritanien Isselmou Salihi. Fin connaisseur du Sahel et des groupes terroristes, notre invité explique l’utilisation des réseaux sociaux par les terroristes, les règles que les journalistes doivent adopter face au traitement de l’information liée au terrorisme et l’expérience de la Mauritanie dans la lutte contre le phénomène. Isselmou Salihi est membre du Conseil d’administration de la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation.

Libreinfo.net : Vous avez pris part au FILEP, quelles sont les conclusions de ces travaux ?

Isselmou Salihi: Le FILEP a été une bonne opportunité pour la réflexion sur le présent, le devenir et l’avenir de la profession en termes de vision, de solidarité entre journalistes et de leur protection.
Il fut un moment important avec les appels, les motions, et les résolutions. Les exposés étaient assez intéressants tout comme les discussions qui ont suivies. Ce fut un événement réellement panafricaniste

Libreinfo.net :Quelle est votre position aujourd’hui en tant que journaliste sur l’avancée des nouveaux médias ?

Isselmou Salihi: Il y a un lectorat qui change, qui devient moins regardant sur le produit journalistique, sur la qualité de l’information elle-même qui se suffit d’une ligne, même d’une photo, etc. Un lectorat pressé ou sous pression.
Internet nous a donné des opportunités d’évoluer en tant que presse écrite sur des supports numériques. Mais en même temps, a créé une concurrence déloyale, c’est-à-dire que sans préalables, des instagrammeurs, des facebookeurs, des youtubeurs, des « snapchateurs » produisent et propagent eux aussi, de l’information et deviennent journalistes .

Libreinfo.net : Mais qui ne sont pas toujours fiables …

Isselmou Salihi: Mais justement, il y a un changement générationnel. Les générations d’il y a quelques décennies avaient peut être le temps, étaient exigeantes sur le contenu. Aujourd’hui, il y a un segment important du lectorat qui se suffit de peu, qui prend la rumeur pour l’information et vice-versa. Il y a des activistes sur les réseaux sociaux qui ont des followers, de l’audience et de l’influence. On les appelle même les influenceurs, voyez-vous ? Du coup, les journalistes ont de la compagnie, et doivent faire avec.

Libreinfo.net : Le FILEP se tient aussi dans un contexte marqué par le terrorisme qui prend une proportion très inquiétante en Afrique Subsaharienne, comment allier traitement de l’information et lutte contre le terrorisme ?

Quelques journaux burkinabè

Isselmou Salihi: Je crois que le traitement de l’information sécuritaire doit répondre à certaines exigences. Il y a d’abord l’impératif d’informer le lecteur puisque nous consacrons, une disposition constitutionnelle : le droit d’informer tout comme la liberté d’expression ; mais il ya également l’impératif de ne pas compromettre l’indispensable lutte contre le terrorisme. Car sa réussite préserve la société, l’existence même de l’État. Il ya lieu d’être prudent quand on traite les affaires de défense et de sécurité, c’est très sensible.
C’est pour cela, qu’il faut avoir à l’esprit plusieurs préoccupations.
Premièrement, ne pas créer la psychose au niveau de la population,
Deuxièmement, ne pas démoraliser les forces de défense et de sécurité. Troisièmement, ne pas jouer l’agent de renseignement au profit des groupes terroristes en donnant des détails opérationnels qui peuvent être exploités. Quatrièmement, c’est peut être l’occasion d’exprimer sa citoyenneté, en choisissant clairement son camp. Parce que d’un côté, vous avez des gouvernements qui ne sont pas exempts de griefs, mais qui ont des institutions, une redevabilité, un programme connu, des mécanismes de plaintes et d’arbitrages et de l’autre côté, vous avez des gens qui sont dans les savanes, où dans les grottes qui n’ont peut-être pas des programmes en dehors de la lutte armée et qui ont une vision radicale, un islam violent et une ambition totalitaire.
. Du coup, il faut clairement choisir son camp, celui de la légalité, le camp de la république, des institutions républicaines, des droits de la personne humaine, à la dignité, à la vie, et surtout à la différence.

Libreinfo.net : Vous avez évoqué le cas de l’utilisation des réseaux sociaux parce que vous dites que nous sommes très en retard par rapport aux terroristes parce qu’ils se servent de nouveaux médias. Alors comment il faut réguler ces nouveaux médias pour qu’ils ne soient pas un canal de communication favorable pour eux ?

Isselmou Salihi: Nous sommes en retard parce que la médiathèque terroriste est très prégnante sur le Web. Elle fournit énormément de produits dangereux pour l’endoctrinement, et la radicalisation, alors que je ne vois pas la même présence des gouvernements ou des «influenceurs» sur la toile pour expliquer l’islam séculaire.

Libreinfo.net : Les terroristes sont déjà très nombreux sur les réseaux sociaux dites-vous ?

Quelques réseaux dits sociaux

Isselmou Salihi: C’est un constat, Il ya des multitudes de comptes et pages qui surgissent disparaissent réapparaissent et qui font de la glorification et de l’ apologie et qui ont un effet négatif sur la jeunesse et sur une certaine frange de la population.
Je dis que nous sommes en retard parce que je constate que nous ne sommes pas assez présents sur ce terrain pour justement donner des explications, et une contre-culture à celle véhiculée. Et il ne suffit pas également d’être présent pour produire cette contre-culture, il faut aussi être vigilant pour signaler et bloquer certaines plateformes et éviter leur influence.

Il doit y avoir un plus grand effort sur le web pour expliquer le véritable islam car l’islam que véhicule ces gens-là, n’est pas celui que nous connaissons, ni celui de nos grands-pères.

Libreinfo.net : Beaucoup de gens se plaignent que la Mauritanie a des agences d’informations qui sont les premières à donner des informations sur les revendications terroristes. Comment expliquez cela ? Est-ce que vous avez aussi ce sentiment en Mauritanie ?

Isselmou Salihi: Absolument! C’était tout à fait logique ! Mais cela a cessé depuis pratiquement 2015. Pourquoi ? C’est que les premiers chargés de communication au niveau d’ Al-Qaïda islamique étaient mauritaniens. Ils étaient des arabophones et ne pouvaient donc s’adresser qu’aux medias privés de Mauritanie qui utilisent l’arabe comme langue de travail, Ils n’allaient pas tout de même téléphoner à des rédactions au Burkina ou au Mali, où des journaux sont francophones !

Donc, ils téléphonaient en Mauritanie et nous, on traitait leurs communiqués de façon assez professionnelle, c’est-à-dire, sans publicité, sans l’apologie, on se limitait juste à l’essentiel.

Depuis 2015, avec la mort des chargés de communication d’origine mauritanienne on ne nous appelle pratiquement plus. Entre temps les nouveaux chargés de communication probablement francophones ont pu établir le contact avce l’AFP, France 24 qui traitent depuis quelques temps avec eux sans que cela ne soulève une quelconque réprobation. Et là on n’a pas compris ! Et puis aujourd’hui, les groupes terroristes n’ont plus besoin de quiconque. Il est possible aller sur leurs comptes twitter, Facebook, ou télégramme pour récupérer les communiqués ou visualiser les productions.

Libreinfo.net : La Mauritanie est dans le G5 Sahel, on peut aujourd’hui dire que c’est l’un des pays qui n’est pas forcement sous la menace comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Est-ce parce que la Mauritanie dispose d’une armée suffisamment renseignée, équipée ou c’est parce qu’elle s’est préparée depuis longtemps ?

L’armée mauritanienne

Isselmou Salihi : Entre 2005 et 2012 la Mauritanie était un maillon faible de la chaîne. Elle était le pays qui fut le plus attaqué. Mais des années auparavant, les autorités mauritaniennes ont mis en place une stratégie de lutte contre le terrorisme et le crime transfrontalier qui a porté ses fruits. Elle s’articulait sur plusieurs axes : une meilleure identification de la nature de la menace, le volet législatif, le renforcement de capacités opérationnelles des forces de sécurité et de défense, les programmes socio-économique, la lutte idéologique et la communication et la coopération sous-régionale et internationale
C’est vrai, de 2005 jusqu’en 2010, on ne faisait que subir, mais à partir de 2010 la donne a changé, Notre armée ne se limitait plus à défendre l’intégrité du territoire. Elle a opté pour un changement du champ de la bataille vers le territoire où se base l’ennemi, entrainant de facto un changement du camp de la peur.
Comme vous le savez, à partir de 2012, les groupes terroristes ont occupé une partie du Nord-Mali et sont rentrés dans une nouvelle configuration, c’est-à-dire, durant une année, ils se sont comportés comme un État, gérant des populations. Et depuis 2013, ces groupes sont sous pression de la force Barkhane, et des forces qui sont venues au Mali.
Ils n’ont plus le temps pour attaquer la Mauritanie qui ne s’est pas jointe à ces campagnes, parce qu’il s’agissait d’opérations soit française ou de la CEDEAO et la Mauritanie n’en fait pas partie. La Mauritanie avait même proposé une formule de participation qui n’avait pas été acceptée.
Mais, dès 2014, avec nos frères des pays du Sahel notamment le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Tchad, nous avons lancé le projet G5 Sahel qui est un projet de développement et de sécurité. Notre pays a en charge le fuseau ouest de la force conjointe du G5 avec l’armée malienne et sur ce fuseau, la situation est plutôt calme.

Propos recueillis par

Albert Nagreogo
www.libreinfo.net

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