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Terrorisme dans la région de l’Est: il y a une limite objective de la réponse militaire face au terrorisme(Dr Jacob Yara)

Dr Jacob Yara,Enseignant Chercheur à l'Université Pr Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou
Dr Jacob Yara,Enseignant Chercheur à l'Université Pr Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou

La situation sécuritaire à l’Est du Burkina est très préoccupante depuis quelques mois. Cette partie du Pays connait une véritable recrudescence des violences terroristes. Les populations subissent la loi des groupes armés terroristes parfois au prix de leur vie. Comment expliquer cet état de déliquescence dans la région? Libreinfo.net s’est entretenu avec Dr Jacob Yara,Enseignant chercheur à l’Université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou,il s’intéresse aux questions de l’extrémisme violent.        

Propos recueillis par Albert Nagreogo

Libreinfo.net: Quelle lecture vous faites de la reprise des violences terroristes dans l’Est du Burkina?

Dr Jacob Yara: La situation dans la Région de l’Est est plus que préoccupante. Elle est tout à fait sécuritaire et sociale voire humanitaire. Observez combien les attaques terroristes sont récurrentes et particulièrement meurtrières. Les populations qui ont pu partir de leur village, constituent aujourd’hui une préoccupation humanitaire pour les autorités régionales. Depuis le début de l’année, on assiste impuissant aux mouvements de populations vers Fada. Des populations fatiguées, désorientées, traumatisées et dont le quotidien est un calvaire, une équation de survie et de dignité à résoudre.

En faisant toujours une lecture de la situation à l’Est, on peut dire sans se tromper qu’il y a une limite objective de la réponse militaire face au terrorisme.  L’opération Otanpuanou  n’a pas suffisamment traité la question des causes. Donc l’Est est pour moi, l’exemple-type de la vérité selon laquelle la lutte contre le terrorisme se gagne dans la durée et sur le double front de la sécurité et du développement.

La situation à l’Est exacerbe les discours et consolident les perceptions d’une région abandonnée, oubliée par l’Etat. La situation sécuritaire et humanitaire à l’Est n’est plus un sentiment mais une réalité qui questionne l’autorité de l’Etat, les moyens du gouvernement à mettre dans la lutte contre cette nébuleuse de terrorisme et aussi l’engagement des populations à contrer les Groupes Armés Terroristes ou GAT.  Sauver l’Est est un impératif.

Libreinfo.net: Comment expliquez-vous l’occupation des airs protégés?

Vous savez qu’en 2018, au second semestre, les GAT sont arrivés dans la région presqu’en cette période avec un discours séduisant sur une meilleure répartition des ressources naturelles et une offre de vie meilleure aux personnes qui accepteraient se joindre à eux. Un an plus tard, ils ont été délogés par la force militaire nationale. Puis un an après, ils sont de retour avec plus de force et de détermination à tuer, violer et piller. Les besoins de financement des GAT, passe nécessairement par le contrôle des routes du trafic illicite ou contrebande puis celui des ressources naturelles y compris les sites d’exploitation minière.

Cette période de l’année est toujours délicate. La saison hivernale est un grand enjeu car elle offre l’opportunité aux GAT de conquérir la confiance des populations avec la spéculation autour des terres cultivables. Vous verrez dans certaines localités, une sorte d’acceptation des terroristes par les populations. Les terroristes collectent allègrement des taxes sur plusieurs activités et en contrepartie ils laissent les populations travailler et entreprendre leurs activités économiques. Actuellement, les GAT ont le monopole et le contrôle de certains espaces cultivables, de certains sites miniers et de certaines faunes.

Je note aussi que le contrôle des airs protégés par les GAT assure leur sécurité en cas de ripostes des FDS. L’intérieur des réserves ou des forêts de l’Est est un magasin à ciel ouvert pour tout : armes, vivres, produits de contrebande (cigarettes, drogues, pierres précieuses, etc.), engins roulants…Il faut urgemment mettre de l’ordre dans ces forêts et autres réserves naturelles  de la région de l’Est par des mesures exceptionnelles de sécurisation ou de surveillance assistée. Il faut asphyxier les GAT en les dépossédant de ressources et de gît.

Libreinfo.net: Pourquoi la collaboration entre populations et FDS ne marche pas bien?

Dr Jacob Yara: Les causes sont nombreuses et complexes. Il faut remarquer d’abord qu’il existe plusieurs localités de la région de l’Est où on ne compte plus une seule force ou autorité. Ni de police, ni de douanes, ni de gendarmerie, ni de préfectures. Ces derniers mois aussi, on peut compter des villages entiers qui ont vu leurs CVD, leurs conseillers municipaux et leurs maire, assassinés ou enlevés par des GAT laissant ainsi un vide dans la relation FDS et populations à la base. Ensuite, je pense que la confiance s’est fortement détériorée entre les populations et les FDS du fait que les populations ont plusieurs fois fait appel à elles sans gain de cause. Il est courant qu’une attaque soit perpétrée à quelques kilomètres d’un poste de police ou de gendarmerie sans qu’il n’y ait une intervention appropriée. Enfin, je pense quand même qu’il y a dans certaines localités une bonne collaboration entre FDS et populations. Ces cas de réussite s’expliquent entre autres par l’approche et le leadership des responsables et aussi par le dévouement des FDS à protéger et non à traumatiser, requêter et brutaliser les populations. Il y a donc des cas de collaboration qui sont des exemples de réussite de ce tandem tant souhaité entre FDS et populations. Peut-être qu’il faut faire un peu de lumière sur ces cas de réussite en vue de les capitaliser.

Je pense qu’il faut absolument réussir la question de la collaboration entre FDS et populations pour engranger des succès dans la lutte contre le terrorisme et même le grand banditisme ou la criminalité organisée transfrontalière. Pour l’Est, il me semble qu’il faut associer même les populations frontalières pour produire le renseignement et réussir les opérations militaires et sécuritaires. Jusque-là, j’ai l’impression que les régions frontalières de l’Est ne sont pas suffisamment organisées pour prendre ensemble à bras le corps la question du terrorisme. Je fais allusion aux collectivités territoriales du ressort du Bénin, du Niger et du Togo dans une certaine mesure.

Libreinfo.net: Pensez-vous que les volontaires de défense de la patrie soient une solution au terrorisme?

Nous n’avons pas encore une bonne lecture de l’action des Volontaires de Défense de la Patrie(VDP). Leur contribution réelle, les difficultés qu’ils rencontrent sur le terrain ne sont pas encore connues. Je pense qu’un bilan de mise en œuvre pourrait aider l’Etat à corriger les erreurs ou combler les insuffisances. Tout compte fait, je préfère toujours qu’on essaie des choses allant dans le sens des solutions contre le terrorisme que rien du tout. Pour le cas de l’Est, c’est clair que la situation est au-dessus des capacités de ces volontaires de défense de la patrie.

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