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Région de l’Est: Le couvre-feu permet aux terroristes de se déplacer comme ils veulent dans la nuit sans problème (Interview)

Yenikiediba Yonli,ressortissant de la region de l'Est,habitant à Fada N'Gourma
Yenikiediba Yonli,ressortissant de la region de l'Est,habitant à Fada N'Gourma

C’est un secret de polichinelle,la région de l’Est est retombée dans une insécurité indescriptible depuis plusieurs mois. L’opération Otapuanu menée en 2019 par l’armée burkinabè avait donné beaucoup d’espoir aux populations avec la réouverture de plusieurs écoles et de l’administration. Cependant, à ce jour toutes les populations de la région de l’Est appellent en chœur le gouvernement pour rétablir l’ordre dans la zone. Yenikiediba Yonli,est un fils de la région,ancien travailleur et rescapé de l’attaque contre le convoi minier de Boungou le 6 novembre 2019. Dans cette interview accordée à Libreinfo.net, il décrit une situation sécuritaire totalement dégradée et en appelle aux autorités.

 

Propos recueillis par Albert Nagreogo

Libreinfo.net (Li) : On apprend un peu partout que la situation sécuritaire dans la région de l’Est s’est dégradée, racontez-nous la situation que vous vivez dans cette partie du Burkina ?

Yenikiediba Yonli (YY) : Je ne sais pas par où commencer d’autant que c’est toute la région qui est concernée par cette situation déplorable. Actuellement dans la région de l’Est, toute la population vit dans la peur, sous menace terroriste et tout fils de la région de l’Est où qu’il soit, ne dort pas.

Moi particulièrement, je rentre en contact fréquemment avec mes parents, mes amis qui sont dans la région pour prendre de leurs nouvelles instantanément car nulle part ça ne va. Dans la province de la Komondjari, Kompienga, Gnagna et plus grave dans la Tapoa, nulle part ça ne va. Et j’insiste sur la Tapoa parce que c’est une province avec la pénétration terroriste, l’armée s’est retirée au lieu de rester pour la riposte donc c’est une situation très alarmante que nous vivons actuellement.

Ce qui inquiète plus la population, c’est plus le retrait des forces de défense et de sécurité et le silence total de nos gouvernants. La population se pose plusieurs questions : pourquoi l’État se retire ? Pourquoi l’armée s’abstient lorsque les terroristes avancent ? Personne n’est tranquille.

Pour être bref sur cette question, nous sommes sous contrôle des terroristes, de plusieurs groupes armés qui sont campés un peu partout dans la région. Particulièrement dans la Tapoa, ils ont occupé les deux parcs : le parc d’Arly et celui W. Ils ont occupé les campements dans les parcs. Dans le parc W, ils ont occupé le point triple, le campement du point triple et ils descendent faire leurs patrouilles à Kabgo, un village très proche du parc. De l’autre côté, ils sont campés au niveau de la Pendjari, où ils descendent vers la frontière du Bénin, à Kondjo pour faire leurs patrouilles où ils veulent, comme ils veulent. Un peu partout dans leur zone, ils installent des Check points pour contrôler la population, contrôler les pièces comme ils veulent. Ils interdisent souvent les mouvements de la population.

Li : Comment les éleveurs et les paysans font actuellement dans cette situation qui est sous contrôle des terroristes ?

YY : Parlons plutôt des villageois, parce que dans cette partie du Burkina, tout le monde est éleveur et cultivateur à la fois. Comment ils font ? Ce qui est dans dangereux dans tout ça, dans certaines parties comme la Tapoa, les groupes armés ne s’attaquent pas trop à la population, ils font semblant, ils jouent au beau diable auprès de la population pour pouvoir s’installer. C’est ce qui fait qu’actuellement, la population est à l’aise. Les éleveurs vaquent à leurs occupations sans problème et surtout les parcs sont accessibles à des éleveurs qui viennent d’ailleurs.

Il y a beaucoup d’éleveurs qu’on ne connaissait pas, qui se sont installés pour infiltrer les parc. L’on ne connait pas leur identité parce qu’il n’y a pas de contrôle. Il se pourrait que ce soit du bétail volé ailleurs qui se retrouve là-bas, on ne sait pas. La population se range et obéit à la lettre à tout ce qu’on leur dit.

Les personnes qui peuvent, se sont enfuies vers les zones les plus sécurisées dans les villes comme Diapaga, Pama, etc. Dans certaines localités, les populations sont en phase d’installation et il n’y a pas encore cette panique. Certaines populations refusent de bouger parce qu’il y a aucune issue là où ils iront. Il y a une partie où ils interdisent l’accès à la population. Par exemple dans la commune de Logobou vers le campement d’Arly qui a été brûlé, les terroristes font des contrôles certains jours et empêchent des villageois de quitter leurs villages. Cependant, ils les autorisent à rentrer dans le parc, s’offrir l’espace qu’ils veulent pour leurs activités agricoles. Voilà autant de flatteries qu’ils initient pour infiltrer la population.

Li : Savez-vous comment se fait l’exploitation des sites aurifères ? Occupent-ils les sites aurifères ou les sites sont toujours dans les mains des orpailleurs ?

YY : Sincèrement, je n’ai aucune notion en ce qui concerne les sites aurifères.

Li : Comment se déplacent les terroristes : à moto, en véhicule, en petit groupe?

YY : Ils se déplacent généralement sur de grosses motos. Mais dans certaines localités où ils ont le contrôle total, ils récupèrent des véhicules, par exemple sur l’axe Fada-Kompienga, ils récupèrent des voitures, des ambulances, même les camions de transport de marchandises pour en faire ce qu’ils veulent. La semaine dernière, ils ont récupéré un camion qui transportait des vivres pour un village. Ils ne se déplacent pas trop en voiture. Dans certaines zones, il est difficile de se déplacer en voiture.

Li :On apprend que les terroristes volent du bétail dans la région de l’Est, vous confirmez ?

YY : Affirmatif ! Dans certaines zones, c’est ce qu’ils font. Dans la Kompienga, à quelques kilomètres de Fada, à Nagré une fois, ils ont pris d’assaut le village, ils ont chassé tout le monde et récupéré tout ce qu’ils voulaient. Dans la Komondjari aussi, c’est ce qui se passe. Dans la Tapoa, ils sont en phase d’installation, et dans les parcs, les cerfs, il y a suffisamment de viande et ils n’ont pas commencé le vol du bétail. Pour l’instant, ils sont en phase d’intimidation des populations pour les récupérer sous le silence complice de nos dirigeants.

Li : Il est souvent ressorti des situations de viols, des enlèvements d’élèves, d’assassinats, etc. qu’est-ce que vous en savez ?

YY : Effectivement, les assassinats, il y en a un peu partout, au point où on en parle plus. La ville de Gayéri, on tue des gens la nuit. La semaine passée, dans la commune de Logobou, ils sont allés incendier le CEG, le lycée et ils ont à cette occasion, assassiné le gardien dont le corps a été calciné. C’est donc une situation réelle. Les cas de viols ont été beaucoup constatés dans la zone de Nassougou où ils contrôlent parfaitement en installant même un drapeau. C’est une situation réelle que vit la population même si certains essaient de démentir. Il est difficile d’argumenter contre l’évidence. Il y a plus d’un mois, il y a un jeune qui a été enlevé dont on n’a pas de ses nouvelles. Il quittait Nadiagou pour rejoindre Fada. Il est enlevé et jusqu’à présent, personne n’a de ses nouvelles.

Li : Que devient la collaboration entre les populations et les forces de défense et de sécurité.

YY : (Rire), Comment on peut collaborer avec quelqu’un qui n’est pas présent ? Quand on parle de collaboration avec les FDS, c’est qu’elles sont là et les populations leur donnent des informations sur les positions des terroristes. Mais elles ne sont pas là. Néanmoins, elles sont informées instantanément de toutes les positions, de tous mouvement des terroristes. Elles sont bien informées. A chaque mouvement, la population remonte l’information jusqu’aux élus locaux. Du côté de la population, la collaboration est parfaite mais il faut reconnaître quand même l’absence totale des FDS. Les terroristes tentent de récupérer la population au fur et à mesure en les autorisant à vaquer comme elle veut dans le parc, à abattre les animaux comme elle veut, à couper les arbres et cultiver comme elle veut.

Li : Depuis quand vous avez commencé à constater l’absence totale des FDS ?

YY : C’est une question difficile à répondre car dans certaines zones, l’absence totale des FDS par exemple dans la commune de Logobou qui est très vaste et qui abrite les parcs n’a plus de police ni de gendarmerie depuis quelques années. La commune de Tansarga qui est aussi très vaste, n’a jamais eu un poste de police et de gendarmerie. La Commune de Partiaga qui a une toute petite gendarmerie qui ne bouge pas, c’est-à-dire que la gendarmerie est là et les terroristes opèrent à quelques kilomètres.

Dans cette commune, il est déplorable de noter la présence d’un camp militaire, qui est juste là pour sécuriser la mine. Ça veut dire que le camp militaire ne s’intéresse aux terroristes quel que soit ce qu’ils font dans la ville. Lors des escortes des mines les militaires tirent souvent au hasard dans les champs, ce qui peut faire des victimes au niveau de la population sans qu’on ne se rende compte. Je prends cet exemple pour montrer à quel point ce camp n’a pas d’importance pour la population. Il est seulement là pour la mine, ce qui n’est pas aussi évident si vous vous rappelez du 6 novembre (attaque contre le convoi minier de Boungou dans la région de l’Est).

L’absence des FDS dans la Tapoa date de très longtemps. Dans les autres zones aussi, c’est pareil. Dans la province de la Komondjari, il y a que le chef-lieu qui a une gendarmerie. Leur absence date de très longtemps mais leur silence total depuis fin janvier 2020 alors que c’est en début février que la présence des terroristes a commencé à se sentir de plus en plus dans la province de la Tapoa. Depuis lors, il n’y a jamais eu d’intervention militaire dans la Tapoa.

Li : On s’est que la région de l’Est est sous couvre-feu, quel est l’impact de ce couvre-feu sur l’insécurité?

YY : Ce couvre-feu a un grand impact sur l’insécurité aujourd’hui, parce que ça permet aux groupes terroristes de se déplacer comme ils veulent dans la nuit sans problème. Mais comment est-ce qu’on peut instaurer un couvre-feu dans une zone où il n’y a pas de FDS pour assurer l’ordre, sécuriser la population ? Ce couvre-feu n’a aucun impact positif sur la sécurité dans la région de l’Est. De jour comme de nuit, les groupes terroristes se déplacent, et il y a des enlèvements, des assassinats, des viols. Les terroristes ne respectent pas le couvre-feu et ils n’ont pas d’heure pour circuler. Ce couvre-feu tue seulement l’économie de la région en plus de ce que le terrorisme a déjà fait.

Li : Comment vous voyez la révision du fichier électoral ou l’enrôlement biométrique qui vient d’être repris dans la région du centre-est ? Comment vous voyez cette activité de la CENI dans cette partie du Burkina où vous décriez l’insécurité totale ?

YY : Pour ce qui est de l’enrôlement, c’est aussi une question très préoccupante parce que je me demande où est-ce qu’ils vont enrôler les gens ? Parce qu’il n’y a que la ville de Fada qui est accessible. Même Nagré qui est à une trentaine de kilomètres de Fada, je ne sais pas qui va aller là-bas pour enrôler. Des zones où des terroristes tuent, violent, enlèvent tous les jours, comment est-ce qu’on peut faire l’enrôlement ? C’est pour faire comme ils l’ont fait pour le recensement général de la population,juste pour la formalité. Sinon, l’enrôlement n’est même pas possible dans la région de l’Est. La population ne peut pas risquer aller faire un enrôlement dont elle ne voit même pas son importance.

L’enrôlement, nous sommes déjà dans la date, c’est lancer. Mais je ne pense pas que la population y accorde un intérêt parce que la population burkinabè est en majeur partie analphabète, elle ne comprend pas l’importance des élections vu que nous sommes actuellement terrorisés sans aucun secours.

En clair, l’enrôlement est un risque pour les agents qui iront sur le terrain et un risque pour les populations qui vont accepter aller se faire enrôler dans certaines localités à risque. Par contre, ce sera possible dans la zone de Fada.

Li : En quoi c’est un grand risque d’aller se faire enrôler ?

YY : C’est un grand risque parce que les groupes terroristes qui sillonnent la zone sont contre toute représentation de l’État. Quand ils voient un fonctionnaire, il est déjà en danger. C’est pour dire que ceux qui viendront pour l’enrôlement seront considérés comme des gens qui viennent pour répondre à un devoir, faire une activité étatique. C’est comme si c’est le gouvernement qui est là aux yeux des groupes terroristes.  Si dans ces conditions la population part pour s’enrôler, c’est dangereux pour les zones non sécurisées. Il faudrait d’abord que la population soit en sécurité, pour parler d’enrôlement. Pour le recensement général de la population, il y a un agent recenseur qui a été assassiné dans la province de la Komondjari.

Li : Quel est votre cri de cœur vis-à-vis des autorités burkinabè ?

YY : Aux autorités burkinabè, qu’elles tournent le regard vers les régions reculées, qu’elles comprennent que la région de l’Est fait partie du Burkina Faso et qu’elles n’ont aucun intérêt à perdre cette région. Si elles ont un intérêt dans le terrorisme, cet intérêt n’est pas au dessus de l’intérêt qu’elles ont à garder cette région du pays. Cette région du Burkina Faso détruite, c’est très grave pour le pays. Mon cri de cœur, est que le président ou les autorités compétentes dépêchent très rapidement une intervention militaire à la hauteur suivie d’une installation militaire dans les zones reculées. Aller frapper et revenir ne résoudra pas le problème. Qu’à Logobou, à Tansarga et jusqu’à Kondjo, qu’il y ait un bon camp militaire et de gendarmerie dans ces zones. Qu’elles rompent le silence complice qui nous fait penser qu’elles ont un intérêt dans le terrorisme dans l’Est.

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