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Procés du putsch manqué : « La plus grande souffrance des sociétés c’est le mensonge et la non vérité » (Mgr Anselme T. Sanon)

Notre invité cette semaine est l’archevêque émérite de Bobo Dioulasso, Anselme Titianma Sanon. L’homme est très bien connu des burkinabè avec une solide expérience dans la gestion de plusieurs crises politiques, sociales ou réconciliation. Si au Burkina Faso, il a été le président du collège des sages pendant les périodes troubles qui ont suivi la mort du journaliste Norbert Zongo le 13 décembre 1998, il a aussi été sollicité dans les pays comme le Rwanda ou la Côte d’Ivoire à l’œuvre de la réconciliation. Frappé par le poids de l’âge, cet homme de l’église bien respecté, a accepté d’accueillir l’équipe de Libreinfo.net dans sa résidence de Yégré, à Bobo Dioulasso en fin novembre 2018. Au menu de notre entretien, sa lecture du procès du putsch en cours, ce qu’il pense de la réconciliation, l’unité du Burkina Faso et l’actualité socio-politique et sécuritaire. Lisez !

Bonjour Mgr ! Comment appréciez-vous aujourd’hui les évènements socio-politiques et sécuritaires au Burkina ?

On a comme préoccupation première la sécurité. Mais pourquoi cet acharnement ? D’où vient la racine du mal ? Nous sommes aujourd’hui face à un problème à la fois politique, économique, éthique, religieux, traditionnel, etc. Cela signifie un manque de civisme quelque part ou un acharnement sur une partie de la population. Et nous devons agir comme une famille à ces attaques multiples. En cela, je ne pense pas, que je dois juger la situation pour dire si c’est bien ou si cela n’est pas bien, mais la recherche d’une solution commune. Les conditions de vie sont précaires dans notre pays, ce qui peut amener les jeunes à se lancer dans de telles pratiques et il nous revient d’échanger avec ces derniers. Les parents doivent interagir avec les enfants de façon non violente et les partis politiques ont aussi leurs rôles à jouer dans la formation des populations surtout la jeunesse. J’ai connu des jeunes ici, qui m’ont dit heureusement que vous m’avez arrêté sinon j’aurais fait ce qui m’aurait permis de faire, c’est-à-dire qu’ils ont besoin de quelqu’un avec lequel causer. Alors, la famille est déficiente, le milieu de vie est sous pression, ils sont prêts à se lancer dans ces aventures. Aux partis politiques, je dis ce qu’on vise est déjà dans le début, le début porte comme en maternité la fin que nous visons. Si nous voulons une société de paix, de dialogue, de convivialité, comme cela a existé dans nos traditions, on va y aboutir, cette dynamique doit être inscrite dans nos filières de formations, afin que les uns et les autres ne soient obligés de taper sur la table pour se faire entendre.

Que pensez-vous du procès du putsch ?

Ça vous fait rire ? Oui ! comme un gars de l’Uruguay qu’on juge et condamne je me sens jugé et condamné, bien sûr chacun doit répondre de ses actes. On a connu les jugements expéditifs pendant la colonisation. J’ai vu dans ce pays les TPR (les tribunaux populaires de la révolution). Aujourd’hui nous sommes dans un processus d’héritage de droit colonial. La justice c’est la marque du prince. Celui qui a le pouvoir a la justice. On est habitué à imiter le droit colonial. Pour la gestion de la chose politique, l’armée est cantonnée, mais s’il arrive que l’armée arrive à commettre un tel acte, je pense que le linge sale se lave en famille. C’est un malheur que l’armée ait eu la tentation du pouvoir politique. C’est inégalement opposé.

Mais et la vérité qui est recherchée dans cette affaire ?

Le processus montre qu’il y a cette recherche de la vérité, mais si je prends là où nous en sommes aujourd’hui, où se trouve donc la vérité ? En écoutant ce que les uns et les autres disent, où est la non-vérité ? Jean Paul II disait que la vérité c’est la force de la paix. Il faut établir la vérité comme l’avait fait l’Afrique du Sud pour aboutir à la paix. Maintenant, ce que nous savons de ces faits, quelle justice est à même de les prendre en charge ? Le Burkina vient de sortir de la liste de ces pays qui admettaient la peine de mort. La justice qui punit par la violence ou justice de vengeance a toujours fait le malheur de l’humanité dont on pense que l’humanité s’est sortie ou a du mal à sortir. Ceux qui crient à mort, à mort, sont-ils aussi dans la justice ? Il y ‘a quelques années j’avais dit que dans chaque situation socio-politique qui se produit, chacun de nous est coupable, chacun de nous est victime. Je ne dis pas ce que je pense de ce procès mais l’attitude de ceux qui ont le droit et le devoir de faire ce procès.

En vous écoutant je comprends que vous estimez que l’on peut faire autrement. Qu’est-ce que vous voulez dire ? Pensez-vous à une autre forme de justice ?

Je pense qu’établir la vérité est indispensable car les non-vérités empoisonnent les relations dans les familles et aussi dans la société. Mais l’établissement de cette vérité doit-il se faire devant la nation ou devant le monde entier ? Avons-nous besoins d’exposer, nos misères et conflits ? Nous sommes dans un système de justice légale ou légaliste de l’occident. Les romains qui ont inventé le droit humain dont l’occident s’en est inspiré étaient beaucoup plus humains que le droit occidental actuel. Je veux dire qu’établir les faits est tout à fait normal, mais étaler les faits je ne sais pas quel intérêt y a-t-il à ce niveau. Comment est-ce qu’on va trancher les situations ? Est-ce vraiment pour arriver à une réconciliation comme on le dit ou à des exclusions qui ne feront qu’affaiblir la société ?

La transition a mis en place le Haut Conseil du Dialogue Social de l’unité et de la réconciliation nationale (HCRUN). Est-ce que vous connaissez ce conseil et pensez-vous qu’il puisse réconcilier les burkinabè ?

Rire. Oui, je le connais, et depuis sa création jusqu’à ses évolutions. C’est le nouveau responsable Léandre Bassolé que je n’ai pas pu encore rencontrer. Ce conseil m’envoie souvent des correspondances. Je le connais aussi dans la prière afin qu’il puisse gagner les cœurs des burkinabè dans cette réconciliation. Nous ne pouvons les souhaiter que du succès dans cette œuvre de réconciliation, car c’est toute la nation qui y gagne. Parce que la réconciliation, c’est le fait de cesser d’être étranger les uns par rapport aux autres.

Pensez-vous qu’il y’a nécessité d’une réconciliation nationale au Burkina ? Il y a des gens qui disent qu’il n’y a pas de crise ouverte au Burkina, mais qu’on a seulement des querelles politiques.

Rire. Est-ce que pour vous, il y a nécessité de saluer son voisin de quartier tous les jours ? Est-ce nécessaire de saluer tous ceux que l’on croise dans le quartier, en circulation ? C’est utile mais pas nécessaire, car sans la salutation on devient étranger l’un à l’autre.

Si l’on revient au cas de crimes que nous avions eus au Burkina et l’insurrection, le procès du putsch, si l’on doit organiser une réconciliation nationale, vous entrevoyez cela sous quelle forme ? On a vu le modèle Sud-africain, le modèle Rwandais, le modèle Ivoirien. Est-ce que le Burkina se devrait de faire un modèle de réconciliation autre que ce que vous venez d’expliquer ?

Les modèles, il ne faut pas les copier (rire), on peut s’en inspirer mais pas copier. Je dis ça souvent aux chrétiens qui disent souvent mon Saint patron était ceci ou cela. Je dis non ! Nous ne sommes pas à la même époque, pas les mêmes lieux, donc il ne faut pas copier même en art en littérature, en mode vestimentaire car cela n’est pas bon. Les américains vous diront, nous ne copions pas nous cherchons.

Etes-vous d’avis avec ceux qui disent au Burkina qu’il faut d’abord la vérité, la justice enfin la réconciliation ?

Ce n’est pas que je suis d’accord avec eux, mais c’est la racine de tout. La plus grande souffrance des sociétés c’est le mensonge et la non vérité. S’il y a des crimes tels que le crime de sang, économique, éthique et politique, on doit rendre des comptes. Et comme le disait une Rwandaise « si je savais qui a tué mon frère, je lui demanderais des comptes. Même si je le tue est-ce que mon frère reviendrait ? Je lui demande alors qu’est-ce qu’on fait ? Elle dit : je pense que c’est plus digne de moi et de ma famille de lui pardonner. Mais il faut que je sache c’est qui ? ». Le crime humain, c’est une vie humaine qui est parti, on ne pas prendre ça banalement, mais on fait la vérité.
Vous voyez les anciens chefs d’Etats et ministres burkinabè, personne ne leur dise merci pour le travail accompli, et cela crée une sorte d’ingratitude sociale. Cela ne donne pas l’image d’un pays qui a un cœur, une mémoire, mais on prend tout ce qui suscite des rancœurs. Et ça, c’est du point de vue éthique et politique c’est grave pour ce pays. Je pense qu’il y’aurait un temps où l’on va reconnaître que c’est notre ancien chef d’Etat.

De votre avis le régime actuel devrait travailler à le retour de l’ancien Président Blaise Compaoré ?

Je parle aux Burkinabè actuels qiue vous pouvez atteindre de différentes manières. Il faut qu’ils y aient un changement de mentalité.

Donc les Burkinabè doivent travailler pour le retour de Blaise ?

Pourquoi vous dites Blaise Compaoré ? Tous ceux qui ont servi dans ce pays, où sont-ils ? Les anciens premiers ministres, les ministres ? Cela y va de la dignité de cette nation. Certains burkinabè qui sont à l’extérieur sont plus utiles que certains qui sont au pays. « Rire ». Il y a certains qui sont partis avec des étiquettes, or ils étaient dans le gouvernement pas pour autre chose, mais pour servir le pays. Il y en a aussi qui, après avoir quitté le gouvernement travaillent dans les organismes internationaux.
Nous ne parlons pas de ces personnes qui travaillent dans les organismes mais de celles qui ont quitté le pays dans une situation de crise. Vous pensez que dans l’intérêt du Burkina et de la dignité humaine ces personnes-là doivent revenir ?

Pour une question du respect et de la dignité ces personnes-là doivent revenir mais aussi restaurer la dignité de ceux qui sont restés au pays mais qui sont totalement ignorés. Vous voyez par exemple, celui qui a créé la loterie nationale burkinabè (Lonab), il nous a fait entrer dans le monde international, mais après la chute du régime Lamizana, on a complètement ignoré ce dernier. Or, il fut un homme d’action et de pensée. Lors de la célébration du cinquantième anniversaire de la lonab cette année, je ne sais pas si quelque chose est faite pour honorer cet homme. On peut prendre beaucoup d’exemples de ce genre.

Qu’est-ce qu’on peut donner comme garantie pour qu’ils reviennent, parce que vous trouverez des Burkinabè qui vous diront que rien ne les empêche de revenir ?

Je ne sais pas si c’est le Ghana ou la Cote d’Ivoire qui l’a fait dans les années 1999-2000, mais pour faire une réconciliation, il faut voir les victimes. J’ai eu à faire cela pour un pays étranger, rencontrer ceux qui sont à l’extérieur pour qu’ils puissent rentrer. Il faut vraiment ce contact. Parlant de garantie, c’est l’opinion publique qui créée cette garantie. Et cela en tant que journaliste, vous êtes les faiseurs de l’opinion. Le Burkina Faso est le pays des hommes intègres, et à ce titre, il faut avoir un esprit patriotique et humaniste que d’éjecter ses frères et les voir partir, où en proférant des menaces contre ceux qui veulent revenir. On peine à construire l’unité de ce pays. Je voudrais terminer par cette référence de la bible qui dit : Jérusalem réjouis-toi, voici que tes enfants viennent de toute part. C’est plus merveilleux que la dispersion.

Le 5 décembre, on devrait connaître le dénouement de l’affaire Norbert Zongo et François Compaoré qui était arrêté en France, le Burkina souhaite son extradition. A l’époque vous étiez membre du conseil des sages. Que pensez-vous de l’arrestation de François Compaoré considéré comme un suspect sérieux dans ce dossier ?

D’abord il y a une émotion qui me revient quand il s’agit de Norbert qui était un ami intellectuel. Je lisais tous ces écrits. Quelques jours avant sa mort, il est passé chez moi, on a échangé et il m’a dit qu’il ne pensait pas qu’on allait se revoir, qu’il y avait de sérieux menaces qui pesaient sur lui. Après sa mort, soit quatre ans après, je me suis dit, que tôt ou tard il faut que la justice se fasse. On a analysé ce dossier au collège des sages, une journée du pardon avait été organisée. Mais une partie de la famille de Norbert n’avait pas accepté cette journée de pardon. Mais dans ce cas de figure, nous sommes dans une justice légale.

Dites-nous-en quelques mots votre quotidien ?

Maintenant , je bénéficie du temps pour bien dormir et me reposer. Pour moi, le plus important c’est le fait d’avoir du temps pour prier et de pouvoir méditer sur le temps de vie qui me reste. C’est aussi et surtout le fait de pouvoir accompagner les jeunes et les aider à renaître en les prenant sur nos épaules afin qu’ils voient plus loin que nous. Beaucoup de systèmes actuels ne sont plus fiables. Il faut aujourd’hui former l’étudiant sur tous les plans, en tant qu’ouvrier, chercheur et entrepreneur.

Mon cri de cœur même s’il ne bat plus fort (rire), c’est que les institutions comme l’UEMOA, la CEDEAO puissent garder le lien humain, et qu’elles y aient de plus en plus d’intellectuels, d’universitaires dans chaque famille Burkinabè. Que les burkinabè prennent leurs responsabilités de penser, car nous savons que l’intelligence peut tout penser. Il est nécessaire de penser ce pays avec ses ressources. Il faut que les partis politiques veillent à former leurs membres, afin de les inculquer le sens du service national gratuit, signe de contribution à la construction de la nation. Il faut également reconstruire les édifices démolis lors de l’insurrection populaire d’octobre 2014, tels l’hôtel de ville de Bobo, l’une des premières mairies de l’Afrique Occidentale Française après le Saint Louis au Sénégal, le palais de justice et ceux de l’ensemble du territoire national tout en repensant la sécurité. Il nous faut garder cette fierté d’être des Burkinabè et par-delà, d’être des Africains.

Propos recueillis par

Albert Nagréogo
Siébou Kansié et
Oussé Kounkpo

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